Le pouvoir aux hérétiques ?

25 01 2009

Qu’y a-t-il de commun entre Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou, Olivier Besancenot et Marine Le Pen ? La question est provocatrice aussi longtemps que l’on en reste à la comparaison des projets et des discours. Mais elle s’impose si l’on accorde que ces personnalités politiques tiennent aujourd’hui le haut du pavé, et qu’il n’y avait rien d’évident à cela voilà à peine deux ans. On peut penser que ces succès individuels s’expliquent moins par le hasard ou le talent que par une certaine posture, devenue un passage obligé de la prise du pouvoir. Tous ces politiciens se sont imposés contre leurs camps. Faisant fi des habitudes et des dogmes de leurs partis, ils ont déjoué les attentes de leurs clientèles traditionnelles et ils misent tout sur le renouvellement sociologique de leur base militante pour asseoir leur autorité. Le discours de la « rupture » n’a pas été moins tenu par Bayrou que par Sarkozy, et l’on sait le peu d’intérêt que Royal porte aux canons de la pensée socialiste. Le MoDem ne se réclame plus jamais du « centre », l’ouverture a rendu l’Ump extensible jusqu’à la « gauche moderne » et le « désir d’avenir » est, par principe, transpartisan. Même les « extrêmes » n’échappent pas à ce brouillage des balises : Besancenot abandonne la référence au communisme pour se réfugier dans le flou de l’« anticapitalisme ». Le discours national-bolchévique de la fille de Le Pen achève de décontenancer les tenants de la ligne traditionnelle du FN. Les similitudes ne se bornent pas à cette valse des étiquettes qui rend la tâche si ardue aux commentateurs. Ces leaders ont vaincu en suivant le même mode opératoire : la « ringardisation » de l’adversaire interne. L’époque accorde une prime à l’hérésie tant sont dépréciées les grandeurs de l’établissement. Des fabiusiens aux chiraquiens en passant par la vieille Udf, le parti communiste ou les catholiques traditionalistes, tous se sont laissés enfermés dans le rôle peu enviable de gardiens d’un temple désaffecté dont, à juste titre, ni les Français, ni les médias ne voulaient plus rien entendre. Si on laisse de côté le président de la République qui a désormais le loisir d’imposer ses vues aux institutions publiques1, c’est le parcours de Ségolène Royal qui est le plus spectaculaire. L’ancienne candidate sort renforcée de la lutte pour la direction du parti socialiste, précisément parce qu’elle a été battue de très peu. La force de Royal est de jouer la déstabilisation du vieux parti à tous les niveaux : position victimaire, appels à l’opinion publique et aux médias, promotion des nouveaux adhérents contre les militants historiques, critique a priori des instances de recours. Loin du rituel de la « synthèse », elle a menacé de porter l’affaire devant les tribunaux, ravalant un parti engoncé dans ses procédures surannées au rang de simple justiciable. Ce faisant, Ségolène Royal a porté avec succès le discours anti-institutionnel à l’intérieur de l’institution. En mobilisant près de la moitié des votes, elle a démontré qu’aucune autre posture que celle de la rébellion contre les instances dirigeantes n’était actuellement audible. Si le différend entre la droite et la gauche perd de son intensité, ce n’est pas seulement en raison de la trop célèbre « fin des idéologies ». C’est d’abord parce qu’il est supplanté par un clivage plus vieux que lui : l’opposition entre les Anciens et les Modernes. Comme un grand nombre d’institutions publiques, les partis politiques payent aujour­d’hui au prix fort leur refus de la réforme négociée. C’est au parti socialiste que la désillusion des orthodoxes est la plus grande, parce qu’il a toujours remis à plus tard la confrontation entre la réflexion idéologique et les mutations du réel. À l’inverse, les hétérodoxes ont compris que, pour bénéficier de l’attention du public, il fallait d’abord rompre avec la répétition mécanique des anciens slogans. Autrefois condamnés à la marginalité, nos nouveaux hérétiques rencontrent tout naturellement l’adhésion d’une société de la défiance où les discours partisans sont suspects avant tout examen. Personne ne peut se plaindre de cette fin de la traditionnelle prime au sortant. Mais ces pratiques de la mise en crise permanente deviennent discutables à un moment où la crise est bel et bien là. Comme l’avait vu Max Weber, l’autorité charismatique (celle qui se fonde sur le refus des traditions et le rejet des institutions en place) produit de l’instabilité chronique. Bien au-delà de la vie des partis politiques, il y va de l’invention de nouvelles formes de légitimité qui ne sauraient se réduire à la contestation du passé. La politique sarkozyste l’atteste : la déstabilisation comme chemin vers le pouvoir, c’est bien jusqu’au moment où on y accède. Cela n’exonère pas ceux qui prétendent gouverner de retrouver le sens des institutions.

Revue Esprit