Le retour des écoutes téléphoniques

18 11 2008

Je reproduis tel quel un article de Mediapart – particulièrement inquiétant, que me fait parvenir à l’instant un ami.

L’article en question, signé Mathieu Magnaudex, soulève quelques interrogations quant à la liberté de la presse dans notre pays…

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La scène se passe le 19 septembre 2008, dans le bureau du chef de cabinet de Xavier Bertrand, Michel Bettan. Il est l’homme de confiance du ministre du travail, son très proche conseiller politique. Après plusieurs mois d’enquête, les journalistes Christophe Jakubyszyn (Le Monde ) et Muriel Pleynet (La Chaîne Parlementaire) achèvent leur livre, Le Chouchou ou “le fabuleux destin de Xavier Bertrand” . Il s’agit de la première biographie sur le ministre du travail, ancien chiraquien passé dans le camp de Nicolas Sarkozy quelques mois avant l’élection présidentielle de 2007.

Deux fois, par SMS, le ministre leur a indiqué qu’il ne souhaitait pas les recevoir. C’est donc Bettan qui s’y colle. Il semble «agacé» , se souvient Christophe Jakubyszyn. «Manifestement, Michel Bettan n’est pas là pour badiner» , lit-on dans Le Chouchou . «Sur la défensive» , selon Muriel Pleynet, le collaborateur du ministre fait d’emblée comprendre aux journalistes qu’il est informé des entretiens qu’ils ont déjà menés en vue de l’écriture du livre.

Il cite une liste de personnes qu’ils ont effectivement rencontrées : François Baroin [ancien ministre de Raffarin, chiraquien pur sucre] , François Chérèque [secrétaire général de la CFDT], Raymond Soubie [le conseiller social de Nicolas Sarkozy] , Pierre Mongin [patron de la RATP, ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin à Matignon] … Jusqu’ici, rien de très suprenant.

La suite de la conversation est plus inattendue : «Même Villepin, vous l’avez appelé… D’ailleurs, Christophe, souviens-toi de ce que t’a dit Villepin. Il t’a appelé un samedi après-midi de son téléphone de voiture pour te mettre en garde sur ce que tu allais dire, et te demander de ne pas citer des propos qu’il avait tenus sur Xavier et qui t’ont été rapportés de manière anonyme !»

«Ces paroles me font l’effet d’un coup de poing» , témoigne le journaliste du Monde . «Comment connais-tu avec autant de précision le contexte et la teneur de ce coup de téléphone avec Dominique de Villepin ?» lui demande Christophe Jakubyszyn. Bettan rétorque : «Tu sais, à Paris, tout se sait. Villepin a fait un
dîner en ville où il y avait douze personnes et où il a raconté les échanges qu’il avait eus avec toi.» Les journalistes ne croient pas à cette explication. Bettan lui-même à l’air «mal à l’aise» , raconte Muriel Pleynet à Mediapart.

En a-t-il trop dit ? La date (un samedi), les circonstances (l’appel passé de la voiture de l’ancien premier ministre)… Décidément, le conseiller de Xavier Bertrand en sait beaucoup sur cette conversation (privée) avec Dominique de Villepin. Villepin : Bertrand, «traître sans couilles» Au cours de cette conversation, Dominique de Villepin a demandé une faveur à Christophe Jakubyszyn : ne pas mettre dans sa bouche l’expression «traître sans couilles» , une de ces injures dont Dominique de Villepin a le secret et qu’il a proférée fin 2006, quand Xavier Bertrand, alors son ministre de la santé, est passé avec armes et bagages du côté de Nicolas Sarkozy en décembre 2006.

Villepin est alors persuadé qu’il va bénéficier d’un non-lieu dans l’affaire Clearstream ? ce qui ne sera probablement pas le cas. Il aimerait donc ne pas trop froisser le clan Sarkozy. Et en particulier, épargner le «chouchou» Xavier Bertrand, ancien porte-parole du candidat Sarkozy pendant la campagne présidentielle.

Finalement, les auteurs n’ont pas accédé à la demande de Villepin. Mais le mystère reste entier : comment donc le conseiller de Xavier Bertrand pouvait-il être au courant de cette conversation privée avec Dominique de Villepin ? «Il n’y a aucun doute que l’entourage de Xavier Bertrand possédait le verbatim de ma conversation avec Villepin », affirme aujourd’hui à Mediapart Christophe Jakubyszyn. Muriel Pleynet fait part de son trouble, elle aussi : «Michel Bettan a retracé notre conversation avec Dominique de Villepin de façon assez précise, en indiquant notamment que Villepin nous avait appelés de son téléphone de voiture, ce que nous ne savions pas à ce moment-là.»

Le lendemain de l’entretien avec Bettan, le journaliste du Monde rappelle Dominique de Villepin. L’ex-premier ministre leur confirme que, le samedi en question, il les a bien appelés de son téléphone de voiture. Il jure qu’il n’a divulgué à personne la te- neur de leur échange. Et affirme à Christophe Jakubyszyn : «Eh bien, mon vieux, nous sommes écoutés ! Soit vous, soit plus vraisemblablement moi.» Le journaliste du Monde lui demande s’il a bien participé à un dîner récemment, comme l’affirme Bettan ? Villepin «s’esclaffe» , écrit Jakubyszyn : «D’abord, je fréquente assez peu les dîners en ville, mais je n’étais surtout pas en France depuis notre dernier appel. Et puis, vous savez, compte tenu de ce que vous voulez écrire me concernant, croyez-vous vraiment que j’aurais intérêt à le raconter ?»

Dominique de Villepin est-il écouté ? Contacté par Mediapart, l’intéressé, en déplacement à l’étranger, a fait savoir qu’il est injoignable. Mais, depuis plusieurs semaines, l’ancien premier ministre répète en privé qu’il serait «suivi» et «sur écoute». Christophe Jakubyszyn : «Désormais, c’est parole contre parole».

Depuis cet épisode, Christophe Jakubyszyn et Muriel Pleynet n’ont pas repris contact avec Xavier Bertrand. Ni avec Michel Bettan. Et on le comprend ! Au cours de leur entretien, le 19 septembre, Bettan a cru bon d’intimider le journaliste du Monde : «Par exemple, sur toi Christophe, on pourrait aussi écrire un livre. Je suis sûr que j’en sais plus que toi que tu n’en sais sur Xavier Bertrand.» Un avertissement «répété à deux reprises», peut-on lire dans Le Chouchou . «J’ai trouvé cette remarque pas très maligne, et je l’ai dit à Michel Bettan» , se souvient Muriel Pleynet.

Les auteurs sont d’autant plus troublés qu’une mésaventure comparable s’était déjà produite. C’était en janvier 2008. Le 18 janvier, Christophe Jakubyszyn, qui suit pour Le Monde l’actualité des ministres du gouvernement, boucle un article sur «les coups bas que les ministres se font entre eux» . Il y évoque notamment les relations notoirement tendues entre Christine Lagarde, la locataire de Bercy, et Xavier Bertrand.

Au Monde, on boucle les derniers articles à 10h30 du matin. Vers 10h15, le journaliste envoie son papier pour relecture. A 10h25, et alors même que le journal du jour n’est pas encore “bouclé”, Bettan, toujours lui, l’appelle : «Christophe, tu ne peux pas écrire dans ton papier que nous avons ?arraché’ le projet de loi sur le pouvoir d’achat à Christine Lagarde.» Le journaliste n’en revient pas : «Michel ? comment se peut-il que tu aies déjà lu mon article ?» Réplique de Bettan : «Tu sais, aujourd’hui, on sait beaucoup de
choses.»

Après quelques explications peu convaincantes du conseiller du ministre du travail, le journaliste du Monde raccroche. Comme il le raconte dans son livre, il prévient alors son chef de service, Arnaud Leparmentier, «qui prend immédiatement l’affaire au sé- rieux». Vérifications faites, l’article en question n’a pas été mis en ligne sur le site Internet du Monde , pas annoncé dans la newsletter envoyée en milieu de matinée aux abonnés. Il n’a pas non plus été envoyé par courriel par un salarié du journal. Le même jour, vers midi, Michel Bettan rappelle Jakubyszyn : «Mon Christophe, dit-il, je suis avec le ministre, on t’a joué un tour… on t’a taquiné. C’est toi qui nous as lu un paragraphe de ton article, on a juste relevé une phrase qui nous semblait erronée.» Dans Le Chouchou, le journaliste du Monde ne masque pas son énervement : «Il me prend pour un imbécile. Encore plus énervé, j’abrège rapidement la conversation. Désormais, c’est parole contre parole.»

Le Chouchou, le fabuleux destin de Xavier Bertrand , biographie non autorisée, sort ce jeudi 13 novembre (éd. Anne Carrière).

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