L’homme sans volonté

3 12 2008

J’ai fait la connaissance, il y a de cela quelques semaines, d’un homme étrange. Je ne pensais pas m’attacher à lui tant nous sommes différents. Je suis jeune – j’ai 28 ans ; lui est dans la quarantaine (j’ignore encore son véritable âge). Je suis ouvert aux autres, expressif, communicatif ; il est renfermé sur lui, peu bavard, discret. Je suis créatif, plein d’énergie, déterminé, obstiné ; il est sans volonté aucune. Je suis nerveux, agité, parfois hystérique ; il est mou, toujours apathique, quasi inerte. En somme, il ne fait rien de ses journées, alors que je profite de mon extrême jeunesse pour mener mille projets en même temps.

Quand on le voit, quand on le croise dans la rue, au restaurant, chez lui ou ailleurs, autre part – en réalité n’importe où – on dirait une loque. J’ai bien dit une loque. On pourrait tout aussi bien le prendre pour un objet, une statue représentant un homme dévergondé, un mendiant ; s’il se mettait dans un coin du musée Grévin, s’il s’asseyait sur un siège quelques instants, les visiteurs croiraient certainement passer devant une de ces reproductions en cire.

Alors, pourquoi donc me suis-je attaché à lui, me direz-vous? En effet, pourquoi ? Et bien, cet homme me touche. Tout simplement. Son histoire – ou plutôt son absence d’histoires – m’interpelle. Je veux le comprendre ; je veux savoir pourquoi il n’agit pas, ce qui lui est arrivé, ce qui explique son attitude. Je cherche à l’aider, à le sortir de cet état inconcevable. Je sais, je sens que des solutions existent. De toute manière, ce n’est pas dans ma nature de croire en la fatalité et je pense que de ce point de vue, je ne changerai jamais.

Hier soir, je lui ai rendu visite, chez lui, pour la première fois et à l’improviste. Il ne m’aurait pas été possible de le faire sortir, de le convier dans un bar ou bien un restaurant : mon ami n’a pas de volonté ; il lui faut parfois des heures, des jours entiers avant de se décider à franchir le pas de sa porte. Or j’étais pressé, je voulais le trouver rapidement, tout de suite, immédiatement ! Je m’étais décidé à lui parler, à lui faire la morale, à le secouer, à changer sa vie par de simples paroles.

Je crois fermement aux mots, au pouvoir des mots. Le degré de cette force dépend du ton que l’on emploie, de l’énergie que l’on dégage, de l’intensité que l’on exprime, des gestes auxquels on a recours pour appuyer nos propos. Je m’étais donc juré d’user de toute mon audace et d’extirper ma violence intérieure pour le faire réagir, le faire bouger, comme si par enchantement mes paroles auraient pu produire du vent, créer un souffle imaginaire mais suffisamment puissant pour le lever de sa chaise, l’obliger à agir enfin.

Avant de me rendre à ce rendez-vous improvisé, je me suis gavé de café afin d’être complètement surexcité et de donner du carburant à mon hystérie. Puis j’ai fumé trois cigarettes à la suite tout en avalant quelques tasses de thé vert. Enfin, j’ai passé un coup de téléphone au 01.77.16.16.21 (le numéro de mon établissement bancaire). Je suis évidemment tombé sur un serveur vocal au message abêtissant et au cheminement si compliqué que l’obtention d’un opérateur humain relève de l’exploit et nécessite le franchissement d’un labyrinthe virtuel dont Kasparov lui-même ne serait pas parvenu à s’extirper.

Définitivement énervé – et donc préparé, je cours à toute allure jusqu’à la rue Marbœuf où il loue un studio dans un immeuble à son image, décrépi, quasi inhabité, tout prêt de s’écrouler tel un château de cartes. Je frappe cinq coups à la porte de mon ami, de « l’homme sans volonté » ainsi que je l’appelle familièrement à part moi ; cinq coups très sonores, vigoureux pour figurer une urgence et manifester mon impatience. En l’absence de réponse, je cogne encore plus brutalement, jusqu’à endommager – légèrement – la porte. Enfin, en dressant mon oreille, après quelques minutes d’attente, je perçois un frottement de vêtement, un glissement de pas, quelques bruits à peine perceptibles qui proviennent de l’autre côté de la porte et qui me font penser que l’on vient enfin m’ouvrir. Mais la marche est lente, oh si lente et tellement silencieuse, que je pourrais très bien croire qu’un vieillard habite en ces lieux.

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Information aux lecteurs

L’auteur de cette nouvelle s’est beaucoup inspiré de sa propre histoire, de son vécu. C’est ainsi que l’homme sans volonté lui ressemble trait pour trait, qu’il lui a fallu pas moins de dix années pour rédiger ces quelques lignes, et qu’il n’a pas été en mesure de venir à bout de son ouvrage.

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