Ta fin de semaine

12 12 2008

Tu t’enfermes dans ton appartement après ce tunnel interminable qui dure cinq jours entiers et qui réapparaît chaque début de semaine : lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi. C’est le vendredi soir que tu retrouves la liberté pour enfin respirer à plein poumon et faire ce que bon te semble.

Mais une fois livré à toi-même, l’envie de sortir te manque ; il y a trop de monde dehors ou bien il fait trop chaud ou trop froid. L’état du ciel ou la place qui t’est laissée dans la rue ne te satisfait jamais et le moindre signe de fatigue, la moindre sensation de douleur t’alarme. Si tu attrapes un virus ou développes une infection microbienne, ton médecin traitant te déclarera inapte au travail pour un certain nombre de jours et d’une manière ou d’une autre, cet absentéisme te sera reproché. Et donc, la vigilance est de mise.

En réalité, tu trouves toujours une bonne excuse pour ne pas mettre le nez dehors au cours du week-end.

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Tu ouvres les yeux en même temps que le lever du jour, vers 6 heures, 7 heures ou 8 heures suivant la période de l’année. Tu ne tires jamais tes rideaux et ne fermes pas non plus tes volets de manière à être en prise continuelle avec l’extérieur. Si ton regard ne croise pas la lumière du jour dès l’aurore, une sensation de malaise te prend ; tes muscles sont contractés au réveil et ta tête est lourde pour toute la journée. Tu développes une migraine dont les symptômes s’aggravent à mesure que les heures passent jusqu’à te forcer à rester dans le noir le plus complet, à l’abri de toute source de lumière.

Tu peux bien sûr prendre une des pilules que contient ton armoire à pharmacie pour calmer ces maux mais il faut alors attendre deux heures au minimum avant que le médicament ne commence à agir. En outre, l’efficacité du traitement dépend de la réaction de ton corps et de l’intensité de la douleur. Or plus tu retardes la prise, plus la douleur se ressent et plus le remède met du temps à produire ses effets.

Tu te lèves le matin une première fois vers 11 heures pour pisser – et parfois tu patientes jusqu’à midi pour faire tes besoins naturels si le courage te manque. Dès que ta vessie est vidée, tu te recouches sur le dos et restes comme ça sur ton matelas, dans la même position pendant des heures, sans bouger, exactement comme un mort. Tu es soit en croix, les bras parfaitement écartés, soit en forme de i, avec les bras repliés contre ton corps.

C’est ainsi qu’en laissant le temps passer, tu oublies de déjeuner.

Dans l’après-midi, comme tu n’es pas fatigué, tu gardes les yeux ouverts et attends patiemment que la journée se termine. Tu restes inerte sur ton lit et au bout d’un moment, pour vaincre l’ennui, tu te mets à observer le plafond ainsi que les quatre murs de ta chambre sans te poser la question du plaisir que tu éprouves ou de l’intérêt que représente cette apparente action.

Ainsi, tu observes les fissures et scrutes la moindre variation de largeur ou de profondeur ou d’amplitude ; tu suis les lignes à la trace, de bout en bout et les parcours plusieurs fois de suite jusqu’à atteindre chacune des extrémités. Tu finis par mémoriser les formes qui s’imposent à toi et quand l’envie t’en prend, tes yeux se ferment et dans ta tête, les figures se recomposent conformément aux originales.

Charles Comman/Otto Lustig





Un extrait de « L’épidémie »

18 11 2008

Ton vieux père rentrait de son travail englouti par l’alcool, il surgissait dans chaque pièce de l’appartement un fusil de chasse à la main et tuait ta mère et tes trois frères, les uns à la suite des autres d’une balle à bout portant. En tout, tu entendais cinq détonations, une pour chacun de tes frères et deux pour ta mère. Elle seule poussait un cri, assez long, interminable mais interrompu subitement par la seconde déflagration ; les autres restaient étrangement silencieux comme s’ils étaient morts avant même que ton père n’entre en scène.

Tu étais donc le dernier survivant, tu attendais ton tour dans ta chambre, calfeutré sous ta couverture. Tu entendais les pas lourds de ton père qui se rapprochaient au fur et à mesure, le bruit de la poignée et finalement le grincement de la porte. Tu relevais la couverture dans un sursaut de courage pour assumer son regard, pour voir en face sa lâcheté et son désespoir. Mais fidèle à lui-même, il préférait baisser les yeux pour ne pas avoir à t’affronter. Il s’avançait vers toi, chargeait son fusil et le mettait en joue. Alors, pour mériter sa clémence, tu t’avançais vers lui la peur au ventre, tu t’agenouillais et le suppliais les mains jointes en prière tout en lui léchant les bottes.

Otto Lustig