La mort peut être drôle

11 12 2008
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La mort rapide, insensée et bête m’a toujours beaucoup amusé.
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Ainsi, lorsque mon grand-père a été victime d’une fulgurante attaque d’apoplexie lors d’une fête familiale – organisée en l’honneur de mon onzième anniversaire, j’ai franchement ri. Oui, ri aux larmes. D’autant que la crise (celle de mon grand-père et non pas mon rire) a commencé au moment où j’ai soufflé sur les bougies et qu’elle a pris fin à l’extinction de la dernière flammèche.
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Mes proches, réunis autour de moi, me félicitaient chaleureusement en gestes et en chanson (je n’avais pourtant rien fait d’extraordinaire si ce n’est vieilli, bien involontairement) tandis que ma mère, la maîtresse de cérémonie, rallumait la lumière, et que ma grand-mère se portait au chevet de son pauvre Henri, manifestement mal en point. Il faut dire qu’il étouffait et tremblait de tout son corps, comme s’il mourrait de froid soudainement.
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A cet instant précis, je croyais à une belle petite farce pour tout un tas de raisons. D’une part, nous étions en plein mois d’août et il me semblait pour le moins étrange d’avoir une sensation de froid en cette saison. D’autant qu’une heure avant, au début du repas, j’avais entendu mon grand-père se plaindre avec insistance de… »cette chaleur étouffante qui [régnait] sur la Côte d’Azur depuis quelques jours. »
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D’autre part, connaissant le goût de mon grand-père pour les enfantillages et les plaisanteries, j’étais persuadé qu’il imitait le mort à la perfection, ainsi qu’il m’avait appris à le faire. Ce jeu consistait à secouer son corps de la tête jusqu’aux pieds pendant quelques minutes, avant de subir une sorte de spasme et de finir inerte et paralysé – afin de donner à l’entourage immédiat l’illusion du trépas. Alors, je riais, je riais à ne plus pouvoir me contenir, à en pleurer et à en avoir mal au ventre tellement son stratagème semblait fonctionner ! En effet, tout le monde était pris au piège : mon père et ma mère, ma grand-mère (sa femme), ma tante, mon cousin et jusqu’à ma petite soeur qui commençait à verser de chaudes larmes.
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J’étais donc, dans mon esprit, le seul à deviner ce qui se tramait sous nos yeux: « il fait semblant! »
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Mon père, qui m’administra une formidable gifle à ce moment, devait être persuadé du contraire. D’ailleurs, comme je ne me calmais pas, il insista sur un ton très ferme qui ne souffrait pas la contradiction : « non, il ne fait pas semblant. » Sous l’effet d’une seconde volée de haute voltige, je pris sur moi pour me contenir un petit peu. Mais dans le fond, j’étais toujours aussi incrédule et sceptique intérieurement.
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« Je suis sûr qu’il fait semblant », répétais-je à part moi.
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Or après la phase de convulsion, mon grand-père se raidît, particulièrement au niveau de ses jambes et de ses bras, exactement comme il m’avait montré. Exactement! Le scénario avait été parfaitement rodé entre lui et moi, de sorte que je n’ignorais aucun des rudiments, aucune des subtilités de ce jeu pernicieux. Pour moi, il ne faisait plus aucun doute: Henri jouait merveilleusement bien la comédie. Et n’y tenant plus, j’éclatai à nouveau de rire en criant: « Il fait exprès! Il fait exprès! Je vous l’avais dit! »
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« Il faut le faire taire », hurla ma grand-mère à l’attention de l’assemblée.
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Là, je compris que l’heure devenait grave et que si je persistais à manifester une once d’incertitude, je risquais gros. Donc, je ne prononçai plus la moindre parole ni ne m’esclaffai, avant…avant l’intervention d’un médecin. Lorsque trois hommes en blouse blanche franchirent le pas de notre porte d’entrée, je compris instantanément que celui qui s’était fait berner, non pas par mon grand-père mais par la charogne, c’était moi.
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Oh, j’eus droit le lendemain matin à une mémorable explication et à une belle petite raclée de la part de ma grand-mère – qui tenait sans doute par cet acte symbolique à marquer son intronisation en tant que chef de famille.
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Mais je fus vengé de ce geste déplacé, dès l’année suivante, quelques jours avant mon douzième anniversaire; un matin de tempête, ma grand-mère dut sortir pour faire ses courses au marché. Elle voulait nous préparer une pissaladière mais certains ingrédients lui manquaient, notamment de la levure (pour faire monter la pâte) et des tomates grappes (pour agrémenter les oignons). C’est en marchant innocemment sur le Boulevard Princesse Charlotte à Monaco, qu’elle reçut une tuile sur la tête, tombée du toit d’un vieil immeuble sous l’effet d’une rafale de vent. La pauvre femme mourut sur le coup d’après le Chef de la Brigade des pompiers.
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Charles Comman/Otto Lustig
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