Madame Von Rubinstein-de Wolvogorine

12 02 2011

Madame Von Rubinstein-de Wolvogorine, Martha de son prénom, est jusque-là un mystère. Mais heureusement, papa s’est renseigné auprès de Messonnier pour en savoir un peu plus, et nul ne connaît mieux les locataires du Columbia Palace que Messonnier, à force de traiter leur courrier, de les entendre, de les écouter, de les suivre à la trace, de les surveiller par micros et caméras de vidéo-surveillance interposés. Toutes ces facilités le rendent maître des lieux et lui confère un pouvoir énorme, quasi illimité sur chacun de nous, sans que personne n’en ait véritablement conscience… si ce n’est moi. Tout d’un coup, Papa s’est mis à parler d’elle, de Martha, à table avec maman ce midi, et tout en faisant semblant de déguster ma soupe – quelle horreur que ces soupes au poireau et au pissenlit préparées par papa – j’ai prêté attention à la moindre de leurs considérations sur Von Rubinstein-de Wolvogorine, Martha suscitant un débat passionné tout au long de notre repas, de l’entrée jusqu’au dessert.

Messonnier a appris par l’intermédiaire de l’homme de ménage attitré de Martha – un dénommé Carlo qui finira par être renvoyé de la maison Von Rubinstein-de Wolvogorine à cause de ses liens supposés avec un gang de cambrioleurs ayant sévi dans le Columbia Palace et les immeubles alentours au début des années 90 – que la divine Martha est une ancienne gloire soviétique du patinage artistique et qu’elle tient sa fortune personnelle de feu son époux, un très vieil apparatchik de la RDA et ancien dirigeant des fabriques de voiture Traban, ayant eu la bonne idée de rendre l’âme quelques années seulement après le début de leur idylle. Vladimir de Wolvogorine ou quelque chose dans ce genre-là.

Maman : « Et comment l’homme de ménage aurait pu apprendre ça ? » Papa : « J’ai posé la même question à Messonnier : le type la suit partout depuis trente ans ! A la fin, forcément, il connaît toute la vie de cette femme. » Maman : « Oui, je me méfie de ce que raconte Messonnier. Il est tellement, mais tellement bloqué sur les communistes… ça m’étonnerait pas qu’il ait tout inventé. » Papa, un peu désarçonné, fait semblant de ne pas avoir entendu, comme chaque fois que l’on trouble ses pensées : « En tout cas, elle a une bonne tête d’ancienne gloire du patinage artistique, tu trouves pas ? » Maman : « Très ancienne… ». Papa rit, et moi, levant la tête au-dessus de mon bol : « pourquoi tu dis ça ? » Maman, coupant court à mon intrusion dans ce curieux débat : « Pour que tu manges ta soupe ! » Papa, oubliant complètement la présence de ses enfants : « ça me dépasse… quand on a autant d’argent, on choisit normalement un bon chirurgien esthétique, quelqu’un de renom, tu vois, pas un type qui t’étire la peau comme ça. Tu as vu à quoi elle ressemble ? Elle a été charcutée. C’est un monstre, cette femme. » Maman rit et soudain s’inquiète : « Mais au fait, elle habite à quel étage ? Papa : « au 28e. » Ce qui laisse maman songeuse et sans voix.

***

Juste après que j’aie lancé ma balle bien rebondissante à Wolfgang Amadeus et que Von Rubinstein-de Wolvogorine ait failli trébucher sous l’effet du démarrage phénomènale de son bouledogue – très agile pour l’occasion – Martha se tourne dans ma direction et alors que je me cache derrière un poteau et m’apprête à m’enfuir en direction de l’école où je suis d’ailleurs attendu de pied ferme, Martha, l’ancienne gloire soviétique du patinage artistique m’ordonne de venir ici. « Ici », dit-elle de sa voix de stentor mêlant subtilement accent slave et germanique. Je n’ose alors prendre mes jambes à mon cou, de peur que Martha me reconnaisse un jour ou l’autre dans la rue, peut-être même dès demain, à cause de ma taille, de la couleur de mes cheveux ou de quelques détails trahissant mon identité… et de crainte qu’elle prévienne Messionnier. J’ai comme le souffle et l’initiative coupés. Mon cœur bat la chamade et je perds ma salive, dans l’attente d’une inévitable confrontation. Non, je ne me sens pas de disparaître parmi la foule du matin, écoliers ou travailleurs, sur le trottoir de l’avenue Princesse Grace, tant il me semble acquis que mon cas en serait de toute façon aggravé. Oui, Wolfgang Amadeus ne serait-il pas lâché à mes trousses ? N’irait-il pas me repérer jusque devant les grilles de mon établissement et aboyer jusqu’à ce que je daigne sortir du bâtiment ?

En l’absence d’alternative, le déclic s’opère en moi, je décide de me rendre, sors de ma cachette et, la tête baissée, l’air coupable, m’approche sur la pointe des pieds de Von Rubinstein-de Wolvogorine qui n’est plus qu’à quelques pas de moi maintenant. « Viens ici » répète-t-elle encore pendant que je m’avance, afin de briser définitivement tout élan de fuite et m’attirer à elle par ce ton aussi puissant qu’un aimant, qui ne souffre pas la contradiction et qu’utilise les gens de pouvoir habitués à commander la valetaille. « Viens ici ! Comment t’appelles-tu ? Montre-moi ton visage ! » Et soudainement… Oh Surprise… Martha, comme métamorphosée, d’une voix toute maternelle qui apaise mes angoisses et me donne presque envie de me faire aimer d’elle, instantanément : « Comme tu es beau ! Comme tu es beau ! Regarde moi ça ! Et tu n’as pas honte d’embêter cette pauvre Martha ? Mais tu as de beaux cheveux. Montre moi tes yeux ! » A ce moment, Wolfgang Amadeus, sans doute jaloux de mon effet inattendu sur sa maîtresse, aboie et Martha se met à nouveau en colère : « Wolfgang Amadeus : Das ist fini. Fini ! Listen to mamy, ok ? » Et puis une fois le chien calmé, Martha me caresse délicatement les cheveux et me redis combien je suis beau et me demande pourquoi je ne suis pas à l’école et propose de m’accompagner jusqu’à mi-chemin.

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Monaco – Le Columbia Palace

7 02 2011

La découverte du Columbia Palace commence maintenant. En quelques minutes à peine, la scène de toute mon enfance m’est dévoilée ; et le rideau se lève devant mes plus belles années, devant chaque détail du décor, révélant déjà une bonne partie de l’intrigue, sans que j’en aie conscience bien entendu. Nos meubles sont encore entassés dans le camion de démėnagement, loué pour l’occasion, quand mon père nous invite mes soeurs et moi à visiter ce nouvel appartement qui sera notre chez nous pendant presque dix ans.

Hélas, nous entrons par le hall de service, et il nous faudra patienter encore quelques minutes, quelques heures à tout le moins (le temps de décharger et déposer toutes nos affaires au deuxième) avant de pouvoir admirer d’autres beautés… et notamment ce magnifique rez-de-chaussée, aménagé dans le plus pur style greco-romain de la fin du 20e siècle. Une sorte de galerie des glaces revisitée, avec : au centre du hall principal, portrait de tous les membres souriants de la famille princière, parents, frères et soeurs réunis dans le but de nous offrir cette merveilleuse collection d’oeuvres d’art, élégamment accrochée à un mur ; tout de suite à gauche de l’entrée, statue de bronze aguicheuse représentant une jeune soubrette dénudée de la Rome antique en train de tirer à l’arc tout en jouant à cloche-pied ; au bout du hall, faux bégonias en plastique glissés dans un vase insignifiant, harmonieusement posé sur une commode sans conséquence, ne comportant pas de pied et que l’architecte a voulu encastrée dans un mur ; de chaque côté, ensemble de fauteuils et de canapés Renaissance, en cuir noir véritable, recouverts de mousseline rosée certainement pour ajouter une touche provençale et parfaire l’harmonie générale du décor ; derrière cet ensemble de salon, fontaine à eau s’écoulant sur mousse synthétique, de façon à apporter une fraîcheur maritime dans l’atmosphère et contribuer à l’ambiance apaisante par un son inoubliable de vaguelette ; sur le sol, à divers endroits, tapis persans barriolés importés de Chine – selon les dires de Monsieur Messonier, le concierge, un fervent anti-communiste ayant toujours milité pour leur remplacement auprès des locataires ; au milieu du hall principal et au-dessus de la tête, fantastique lustre consistant en de petits cristaux lumineux et mécanisés, se frôlant automatiquement toutes les cinq secondes afin de produire un agréable scintillement neurasthénique ; et en guise de bouquet final, pour combler les yeux des visiteurs, pléthore de glaces, et de marbres vrais ou faux, recouvrant à peu près tout, murs, sols, plafonds et colonnes. Une galerie miroitante que j’ai rayée avec un compas – ou avec la pointe d’une clef – à la moindre occasion, quand je passais par là et que les gardiens et les caméras ne regardaient pas dans ma direction. Je l’avoue.

***

Mes soeurs et moi sommes littéralement subjugués par le nombre de boîtes aux lettres faisant face aux ascenseurs. Tout un pan de mur est occupé, de long en large, du bas jusqu’en hauteur. Ce qui révèle un effectif de population conséquent… pour le plus grand malheur du concierge, obligé de rechercher pendant des heures les correspondances entre les destinataires des courriers et les noms gravés sur des étiquettes en métal doré. Oui, des heures entières… à trier, s’abaisser, ou se mettre sur la pointe des pieds et poster de ses petites mains ouvrières le courrier des locataires. Shlak! « Tu viens ? », ordonne mon père, alors que je fais glisser mon chewing-gum à travers la fente d’une de ces boîtes aux lettres. Mon attention s’est arrêtée par hasard sur un nom tout de suite insupportable, pour une raison qui reste obscure : « Von Rubinstein-De Wolvogorine ». Extrême longueur ou peut-être sonorité ronflante qui mérite de mon point de vue la salissure et la dégradation d’un vieux chewing-gum trop machonné.

Qui est donc Von Rubinstein-De Wolvogorine? A quoi donc, à qui ressemble ces gens, cette famille? Comment imaginer leurs visages? Ont-ils des enfants forcés de révéler à leurs camarades leur nom de famille? Ces questions me taraudent pendant que l’ascenseur monte à toute vitesse. Mon père, soudainement inquiet de mon silence : « ça ne va pas? Tu n’es pas content de vivre ici? » Crainte légitime à laquelle je réponds mollement : « non, non, je suis content. » A peine ai-je terminé ma phrase que les portes de l’ascenseur me sauvent d’un interrogatoire difficile, en s’ouvrant sur le hall du deuxième étage.

***

Un an plus tard…

Mon père m’a demandé d’aller chercher pour lui son paquet de cigarettes oublié par mégarde dans la voiture. Je veux bien lui rendre service et descends au premier sous-sol ; là, dans le couloir menant au parking, je croise Messonier en pleine conversation avec Pedro et Paulo, deux des agents d’entretien du Columbia Palace. Je leur dis bonjour et ils me rendent mon salut, même Pedro qui m’a pourtant dans le nez depuis qu’il m’a surpris en train d’étaler des chewing-gums dans les escaliers. J’avance et regarde droit devant moi de manière à faire croire que je ne leur prête pas attention. Messonier ne se méfie pas le moins du monde et se retrouve littéralement pris au piège. J’apprends de sa bouche que le patronyme « Von Rubinstein-De Wolvogorine » appartient à la « vieille au bouledogue », habitant le 28e étage, appartement 4 du bloc A, bouledogue qu’il soupçonne d’avoir uriné sur le tapis d’un des ascenseurs, le matin même.

Madame Von Rubinstein-De Wolvogorine promène chaque matin son affreux « Wolfgang Amadeus » aux parties intimes absolument surdimensionnées. En partant pour l’école, je la croise en peignoir de bain, petits chaussons dorés et lunettes de soleil Chanel, été comme hiver, jours de pluie ou de soleil éclatant… cela ne fait aucune différence. A l’aide d’une canne, Von Rubinstein-De Wolvogorine avance à pas de tortue sur le trottoir de l’immeuble, et se laisse guider par son feu-follet tout en hurlant après lui en allemand ou en anglais dès qu’il manque de la faire trébucher. « Oh neine, Wolfgang-Amadeus, das ist… criminal! Wolfgang-Amadeus? Come here, my baby! My little baby! Listen to mamy, next time, ok! Das ist… Criminal! »

***

Une semaine plus tard…

Von Rubinstein-De Wolvogorine, fringuée comme à son habitude, se promène sur le trottoir du Columbia Palace et à deux ou trois pas de moi, s’arrête quelques instants de manière â ce que Wolfgang Amadeus fasse ses besoins naturels. Moi, ayant emporté une balle rebondissante, j’attends que le bouledogue ait terminé de faire, pour capter son attention et la lui lancer. J’assiste ainsi à un incroyable démarrage brutal. « Neine! Wolfgang Amadeus! Das ist criminal ! »

Le problème est que loin de m’en vouloir pour ce méfait, Von Rubinstein-De Wolvogorine s’éprend de moi. En trois étapes successives.

(à suivre)





Monaco – Le Columbia Palace

27 01 2011

Le Columbia Palace. Gratte-ciel de 105 mètres de hauteur, composé de deux tours – de 34 et 32 étages respectivement, collées l’une à l’autre et reliées entre elles par un réseau de couloirs et de galeries de vide-ordures. Situé avenue princesse Grace dans le quartier des plages, à Monaco, cet élégant building qui se dresse face à la mer, a été construit entre 1982 et 1983 et inauguré en 1984 en présence de nombreux officiels de la Principauté de Monaco, dont leurs altesses sérénissimes, le Prince Rainier III et le Prince héréditaire Albert, Monseigneur l’Archevêque, le Président du Conseil National ainsi que le maire de Monaco.

Construit en béton armé, le bâtiment est recouvert de petits carreaux de céramique, de couleur marron claire, et comporte à chaque étage de larges balcons traversants, sauf au premier, agrémenté de terrasses et de jardinets, et au second, où les habitants doivent se contenter d’un rebord de fenêtre. Le Columbia Palace compte 10 appartements par étage, pour un total de 344 appartements, du studio au 4 pièces, tous réservés à la location.

Chaque appartement bénéficie d’une vue dégagée sur la mer ou sur la montagne, grâce à la position hautement privilégiée de l’immeuble, sans vis-à-vis et à deux pas de la Méditerranée. Avec des sols en marbre luxueux importé d’Italie, des sanitaires et équipements de salle de bains en marbre également, des portes en bois massif rare et des fenêtres à double isolation, un système de chauffage et de climatisation individuel, le Columbia Palace offre le plus haut niveau de confort exigé aujourd’hui par la clientèle internationale.

Gardé et surveillé 24h/24 par une équipe de réception et de sécurité aussi performante que dévouée, l’immeuble bénéficie en outre d’un service de vidėosurveillance très développé, relié directement au poste de police le plus proche, situé ã dix mètres tout au plus à vol d’oiseau. Le dispositif s’appuie sur un maillage de 20 caméras par étage, complété par les 33 caméras du parking, les 12 caméras du hall d’entrée et les 16 caméras des ascenseurs. Afin de parvenir à une sécurité maximale, et pour palier toute éventualité, un dispositif d’alarme d’urgence – facilement actionnable – est installé å chaque étage et dans chaque bloc, ainsi d’ailleurs qu’un défibrillateur, en cas de malaise cardiaque d’un des locataires.

Le Columbia Palace propose aussi, en plus du gardiennage, toute une série de services : accueil et salon dans le hall pour recevoir des visiteurs ; parking, cave et garde-meuble ; ménage ; distribution du courrier, réservation de taxis, de restaurants ou d’hôtels ; salle de fitness, sauna, solarium ou restaurants ; et bien sûr, service d’ascenseurs, avec un monte-charge et trois ascenseurs par bloc, atteignant le dernier étage en moins de 30 secondes, au départ du rez-de-chaussée.





L’enfer sonore – Bruges atrocity 3

10 01 2011

Quand on découvre une ville, on sait très rapidement si on l’aime ou si au contraire on ne l’aime pas, chacun ayant ses critères pour se faire son opinion. Pour ma part, j’ai pour habitude de m’imaginer vivre dans la ville en question (ou tout du moins d’essayer) et si dans mon rêve éveillé, je me sens tout à fait à même d’adopter l’endroit, et bien, l’affaire est entendue: j’aime.

Avec Bruges, toutefois, les choses se sont passées de façon très différente. En me promenant dans la ville pour la première fois, j’ai tenté comme à l’accoutumée, de me faire passer mentalement, auprès de moi, c’est-à-dire dans mon propre regard, pour un de ses habitants. Et bien, assez rapidement, j’ai réalisé qu’il valait mieux arrêter là cette occupation, au risque, dans le cas contraire, de prendre conscience de quelque chose de fort désagréable… à savoir qu’entre Bruges et moi, il y a autant de points communs qu’entre Jesus de Nazareth et, par exemple, Gisèle Perrichaud, une fidèle d’entre les fidèles du club « Le temps de vivre » à Monaco ; il s’agit comme son nom ne l’indique pas, d’un club de vieillards tout à fait prêts pour la mort, où ma grand-mère avait ses habitudes avant de rendre l’âme. Et bien, selon ses dires, Gisèle n’avait toujours été qu’une nymphomane au cours de sa vie, de son adolescence jusqu’à sa dernière heure… ce qui nous éloigne effectivement du personnage de Jésus, ou en tout cas de ce que l’on sait de lui.

Mais je m’égare et reviens à Bruges, à cette profonde dépression dans laquelle je risquais de sombrer, si jamais je m’aventurais dans mon rêve coutumier. Je devais lutter, oui je dis bien lutter, ô combien lutter, pour ne pas glisser, trébucher et puis tomber dans le précipice de la déprime et de l’angoisse, tant chaque rue, chaque passant, chaque commerce, chaque maison, chaque parcelle, et à vrai dire chaque organisme ou cellule de Bruges me renvoyait à l’horreur que tout et tous m’inspiraient.

C’est bien simple. Dans cette espèce de rue principale qui a la vocation des Champs-Elysées, mais qui à l’échelle de Paris, si on la transposait dans la capitale française, ne serait pas plus grande qu’une ruelle, nous devions supporter A. et moi une meute de touristes-vieillards, aussi lents que des pantins, barrant exprès le passage à la jeunesse et braillant aussi forts qu’une dizaine de colonies de vacances réunies. Pour expliquer cet attroupement, deux solutions étaient envisageables: soit le dernier épisode de Derrick venait enfin d’être diffusé à la télévision et toute une classe d’âge enfin libérée de son carcan se retrouvait au même moment à Bruges afin de fêter l’événement, soit la Venise du Nord était intrinsèquement une ville de vieux, par les vieux et pour les vieux. Ayant croisé en tout et pour tout, en l’espace de trois jours, deux jeunes à peine – en l’occurrence nous-mêmes au moment où A. et moi nous sommes regardés dans un miroir de l’hôtel – je crois que l’on peut légitimement penser que Bruges abrite à peu près le même type de population que Le temps de vivre, à Monaco.

La ou plutôt les causes de mon sentiment d’horreur sont en fait on ne peut plus évidentes. Dans toutes les rues, dans tous les chemins, jardins, passages ou recoins de la ville, des enceintes ont été installées pour diffuser une musique « contemporaine » assez bruyante, absolument ringarde, et tout à fait atroce. Le répertoire commercial le plus ignoble transite donc par ces baffles et vient se loger dans le creux de vos oreilles ainsi que dans votre cervelle, pour ne plus jamais vous quitter. Car en effet, comment quitter, comment fuir ce brouhaha quand il a pris possession de toute la ville, quand rien ne vient l’empêcher de vous assaillir (pas même un souterrain, un porche de secours, ou une porte dérobée), quand toutes les possibilités de vous nuire lui ont été donné… comme si une main diabolique avait posé un couvercle en double vitrage sur Bruges, transformant cette ville de vieux en un gigantesque dance floor (sur lequel personne ne vient danser).

Avec A., nous avons tout tenté pour nous mettre à l’abri ; en arrivant à l’hôtel, le premier jour, la première après-midi, nous étions persuadés que le calvaire de la musique lancinante, harcelante, torturante, prendrait fin une bonne fois pour toute. Mais il a suffi que nous prenions l’ascenseur, et marchions dans le couloir menant à notre chambre, pour découvrir avec stupeur combien nous souffrions d’une insoutenable malchance. Là où l’on peut dire que les choses sont allés vraiment très loin, sans doute au-delà de l’imaginable et du pensable, c’est lorsque nous avons allumé le téléviseur de notre chambre. L’objectif était clair, net et tout à fait à notre portée : brouiller les pistes, couvrir le bruit extérieur et ne plus entendre la musique du couloir de l’hôtel (la même que celle endurée dans la rue, et diffusée par le même type d’enceinte).

Mais en appuyant sur le bouton n°1 de la télécommande, nous sommes tombés sur un concert assourdissant d’André Rieu en plein air et en direct de la cathédrale de Milan. Et nous réfugiant en catastrophe sur la chaîne n°2, le même André Rieu dirigeait encore d’une main palpitante l’orchestre philharmonique de Bruxelles, en différé depuis la Grand Place, devant un public larmoyant ressemblant à s’y méprendre aux personnages lugubres du Temps de vivre. Et là, abandonnant toute lutte, prêt à en découdre avec la mort, me laissant succomber sur un fauteuil, suppliant A. de trouver une solution et d’appuyer au hasard sur un bouton de télécommande salvateur, celui de la toute dernière chance, A. s’exécutant non sans angoisse, non sans supplications, ce fut sur un merveilleux concert polyphonique enregistré depuis Anvers et orchestré par l’excellent André Rieu, ce fut sur ce déluge de bruits et de hurlements (mêlant tam-tams africains, voix de soprano et guitares électriques), ce fut sur cette inhumaine horreur que se termina notre tentative désespérée d’échapper à l’enfer sonore de Bruges.





Bruges atrocity (2)

5 01 2011

A Bruges, épuisé par notre périple ferroviaire à travers la Flandre, nous cherchons immédiatement un endroit pour nous restaurer, en attendant que notre chambre d’hôtel soit prête à 15 heures. Et après avoir erré dans les méandres et entrelacs de cette cité lacustre, tout d’un coup au bout d’une demi-heure et au détour d’une charmante place, nous tombons par miracle sur une petite perle, un bistrot qui ne paye pas de mine, mais qu’on rêverait d’avoir en bas de chez soi, pour s’y goinfrer matin, midi et soir. De quoi s’agit-il au juste? De Gastro.

Il ne faut pas s’y méprendre. Il y a derrière ce nom « Gastro » tout un concept, réfléchi, pensé, travaillé, assumé jusqu’au bout. L’idée de la patronne, Marieke Van Bit (c’est réellement son patronyme) est de servir directement à la clientèle internationale de la merde, de la bonne et grosse merde, dans des plats et des proportions très justement soignés. Plus besoin que le transit intestinal se fasse. Inutile d’attendre la descente, elle survient quasi instantanément. Le cycle naturel s’effectuant de lui-même une fois le repas consommé, il suffit en fait d’ouvrir grand les vannes. D’ailleurs, Marieke, bonne mère, a pensé à tout. Les toilettes ne sont pas situées bien loin des tables pour le plus grand confort olfactif de la clientèle.

Cependant, un patchwork de taches suspectes sur les banquettes (de couleur blanche à l’origine, mais de teinte marron et jaunâtre sous l’effet du temps) laisse à penser que certains n’ont pu se retenir et que quelques malheureux incidents ont interrompu bien des repas.

Que mange-t-on au juste au restaurant Gastro? En entrée, Marieke a servi à A. une succulente soupe à la tomate, qui n’avait ni le gout de la tomate, ni bien sûr l’aspect d’une soupe. Apportée avec le sourire au bout d’une demi-heure d’attente dans un bol aux formes élégantes et raffinées, cette soupe qui, à la vue, évoquait déjà l’écoeurement le plus total, dégageait aussi une odeur absolument atroce, pestilentielle, que seule doivent connaître les médecin-légistes les plus avertis.

A., bien téméraire, s’est prêté au jeu du concept et a gouté cette soupe. Il l’a même à vrai dire entièrement terminée, tant il était affamé… et puis surtout par défi, un peu comme s’il était monté dans le plus dangereux grand huit de l’histoire, calé dans sa coquille, obligé à faire d’improbables looping mais refusant obstinément de descendre du manège, tant que le tour ne serait pas terminé. Marieke, ou plutôt son fiston, est venu chercher le bol, en demandant d’un air très malicieux :  » c’était bon? » Mais A. commençant à se sentir sérieusement mal et ne pouvant piper mot, j’ai pris la peine de répondre à sa place : « absolument délicieux! »

C’est ensuite que les plats principaux sont arrivés et que les festivités ont réellement débuté. Moi, je n’avais pas pris d’entrée, tant « les moules fraîches aux frites et aux poireaux » m’avaient semblé devoir retenir toute mon attention. Et j’ai été dignement servi. Commençons par les frites, froides dès l’arrivée, cela va sans dire. Ni trop huileuses, ni trop salés, mais plutôt fantastiquement huileuses et diaboliquement salées. Je passerai sur l’extrême propreté du plat en aluminium que même le chien errant le plus affamé ne daignerait pas approcher. Et bien, de ma vie, je n’ai jamais mangé une chose aussi dégueulasse que ces frites-là. Même au Flunch du quartier Beaubourg à Paris, à la pire époque (au début des années 2000), elles tenaient mieux la route. Même les frites achetées dans un moment de grand égarement cérébral dans un resto d’autoroute absolument miteux à la frontière franco-belge un soir glacé de novembre, étaient moins indigestes. En arrivant entre les dents, au moment où on la serre, la frite de Marieke laisse délicatement s’extraire son huile de moteur tiré d’un vieux rafiot soviétique. Il y a bien sûr davantage d’huile (et de sel) que de patate. Il y a surtout ce goût indéfinissable. Est-on en train de croquer un ver de terre? Une patte de pigeon mort ou bien tout simplement une crotte de merde? Je penche nécessairement pour la troisième solution.

Ensuite, notre table réceptionnait les moules (qui me sont bien entendu destinées) et le bifteck qui revenait à A. La meilleure façon d’appréhender ces mets délicats consistait à rester en apnée tout au long de la dégustation, à laisser traîner les yeux quelque part ailleurs – dans le cosmos du restaurant, et à prier le seigneur pour qu’un malicieux ténia ne soit pas caché là-dedans. Je passerai sur le bifteck qui, accompagné d’une sauce aux crevettes (quelle idée géniale que d’associer le boeuf à la crevette), ne m’a pas valu le moindre commentaire de la part de A. Mais, à sa décharge, A. était déjà à ce moment emporté au loin mentalement, sous l’effet des substances chimiques ingurgitées au cours de la première phase du repas. Même la plus puissante drogue inventé à ce jour ne peut avoir d’effet plus dévastateur sur un être vivant que la soupe à la tomate de chez Gastro.

Il faut aussi que je touche un mot des moules. Oui, des moules…. Et bien, il s’est agi là de quelque chose d’à peu près extraordinaire qui me marquera certainement à vie. Ces moules étaient toutes reliées entre elles par des espèces de gros minous, des filaments de poussière cuits qui se coinçaient entre mes dents. Oui. Et dans mon assiette, il y avait heureusement autant de moules que de poussière. C’était prodigieux ; c’était de la cuisine de haute-voltige réalisée avec maestria. Le chef d’oeuvre de tous les genres et de tous les temps… Je ne saurais décrire les choses autrement.

Alors, comment Marieke et son cuisinier ont-ils pu concocter un tel plat? La question me taraude. Je tente innocemment une explication: les moules ont cuit dans un sac d’aspirateur plein à ras bord. A moins que nous soyons entrés A. et moi, sans le savoir, dans le nouveau temple de la cuisine moléculaire.

Marieke est venue reprendre nos assiettes, et c’était sans doute l’occasion de l’interroger là-dessus… mais je n’ai pas osé. Car Marieke, à la regarder de près, est aussi peu ragoûtante que ses moules. Marieke se tartine de maquillage orangeasse le matin, et coiffe ses cheveux 100 000 fois décolorés à la façon d’une vieille lionne flamande, en arrière toute, et Marieke porte les vêtements les plus serrés au monde, notamment un tout joli petit pull en cashmere qui fait ressortir sa jetée de graisse autour de la taille, et toutes ses improbables difformités.

Au final, nous nous en sortons pour 40 euros, sans vin et sans dessert. Un prix plutôt raisonnable pour cette bonne table qui est à l’étoilé Michelin ce qu’est le godemichet à Liliane Bettencourt et l’art du violon à André Rieux.





Bruges atrocity

4 01 2011

Dimanche 2 janvier

Départ de paris, gare du nord. Départ pour Lille. TGV en panne, et donc en retard. Attente sur le quai dans le froid glacial et le brouillard et le vent du nord, au milieu de ces voyageurs pressés et de mauvais poil qui me communiquent leur stress, sans le savoir. Ah, s’ils savaient… S’ils savaient, justement, peut-être se calmeraient-ils. Peut-être prendraient-ils sur eux afin de me laisser en paix. J’hésite à en approcher un pour lui demander d’arrêter de tourner en rond, de tirer sur sa clope, tout en ruminant. Oui, j’ai bel et bien repéré celui qui m’agace le plus. Celui dont les mouvements et l’attitude globale ont le plus d’effet sur moi. S’il s’asseyait enfin, tiens, là sur ce banc, nul doute que je me porterais mieux. Mais il a une tête d’extrême-droite : il ne pourrait pas comprendre mon état ni a fortiori la répercussion de son petit manège sur mon humeur.

Ah, événement intergalactique absolument incroyable, le TGV est prêt. Et les voyageurs-chiens sont informés par la voix mécanique des gares SNCF. Les voyageurs-chiens enragés sont comme électrifiés, ils accourent et se ruent sur le quai, et font glisser leurs valises à roulette, hop, une vieille me passe devant, hop, je lui repasse devant, hop, elle ne rentrera pas dans le train avant moi. La différence d’âge est nettement en ma faveur.

J’ai gagné. Et je prends mon temps, et dieu que ma valise est lourde et qu’il me faut une longue préparation musculaire pour la soulever. Voilà que je monte enfin sur le marchepied et que je soulève ma jambe gauche. La vieille est derrière, battue, laminée, et elle souffle et elle siffle. Je suis content et rassuré d’avoir pu lui rendre le stress de l’autre hurluberlu.

Les portes se referment. Les voyageurs s’installent, rangent leurs bagages, commencent à s’endormir, le contrôleur exécute sa première ronde, l’odeur des toilettes effectue sa première montée dans les airs.

Le train part.

Le train est lancé à pleine vitesse.

Le train s’arrête en rase campagne.

Le train repart.

Le voilà à vive allure.

Rien à signaler.

Si, à 8h57, un homme assis derrière nous (A. m’accompagne), pousse un incroyable cri assourdissant ; cri, hurlement de singe ou de fou échappé par mégarde de Saint-Anne.

Aooooahhhhouhhheuhhhhhh.

Hurlement qui dure 9 secondes et qui finit par réveiller les voyageurs-chiens. Chacun tourne la tête ou se lève pour voir ce qui se trame au fond du wagon.

Et bien, c’est très simple : il y a cet homme de 50 ans, ce businessman cravaté et propre sur lui qui porte un casque de musique sur la tête, qui danse sur son siège SNCF, et qui même est en transe, et qui claque des doigts comme les Gipsy kings ; et puis, chose étrange, il a des yeux qui sortent de leurs orbites et de la bave qui s’écoule de sa bouche.

Pour moi, c’est absolument fatal : cet homme s’est encanaillé à paris, le soir du réveillon, et ne s’est toujours pas remis de sa nuit agitée ; et son corps continue à gesticuler dans tous les sens un petit peu comme l’asticot lorsqu’on le coupe : les morceaux restent en état de vibration quelques instants. Mais selon A., je divague complètement… cet homme est simplement victime d’une crise d’épilepsie.

A coté de nous, ayant entendu ce débat et cette brillante conversation, un collègue-voyageur se permet de nous donner son avis : « moi, je crois qu’il a une attaque cérébrale ». A. maintient sa thèse de l’épilepsie et moi celle de la folie subite due à un reste de soirée arrosée et frivole, et le collègue-voyageur campe également sur ses positions : « l’apoplexie ».

Un autre collègue-voyageur, à quelques rangées de nous tout au plus, se lève de son siège et annonce sa profession : « je suis médecin ». D’une voix de stentor qui couvre la marche du train. Sa fonction l’autorise sans doute à s’occuper de la victime, ce qui n’est pas plus mal puisqu’à part lui, personne n’en a véritablement rien à faire, il faut bien le dire. Ce voyageur-médecin accourt vers la victime, la place en position latérale de sécurité, avec l’aide d’une infirmière qui réagissant avantageusement à l’annonce du médecin sur sa profession, répond du tac au tac, et révèle au wagon tout entier ce qu’elle fait dans la vie.

A., qui n’est pourtant pas un professionnel de la santé, et qui sait tout au plus faire un pansement, se lève à son tour ; et emporté par un élan de chevalerie, apporte sa contribution au sauvetage de l’homme d’affaires. Mais il ne sert strictement à rien, est vraiment de trop, gêne plus qu’il n’est utile, semble s’en rendre compte, et fait donc gentiment semblant de participer au soulevé du malade.

Celui-ci, enfin, couché sur le coté, continue sa transe énigmatique sur le dance floor du wagon, tout en bavant, tout en hurlant et même en se faisant pipi dessus, si l’on en croit l’infirmière, pas avare de détails scabreux.

Finalement : l’homme se remet petit à petit grâce aux soins qu’on lui prodigue. Il finit par reprendre connaissance. Il se relève avec l’aide du personnel de santé (qui confirme la thèse de l’épilepsie), se rassoit, a l’air hagard. D’ailleurs, tout le monde se rassoit, y compris A. Et la gare de Lille est déjà annoncée.

Fin du tout premier spectacle de cette succulente journée.

En gare de Lille, dans l’attente de notre correspondance pour Bruges, assise sur un modeste banc : une femme grassouillette et fort laide, un vrai laidron comme on en voit très rarement avec un nez crochu comme une fourche, des joues rouges comme une menstrue, des yeux globuleux comme ceux d’une grenouille, et une peau visqueuse en tout point pareille à celle d’un batracien, et puis surtout des cheveux non peignés et non lavés depuis au moins la nuit des temps, c’est-à-dire à peu de chose près, un bail. Et bien cette espèce de troll s’agrippe à un gros nounours en peluche, aussi grassouillet qu’elle et pleure et hurle à la mort et se fait entendre dans toute la gare de Lille Flandres, et les militaires de vigipirate qui servent enfin à quelque chose, viennent à son secours. Ils sont au moins cinq. On peut vous aider? Que vous arrive-t-il? vous attendez quelqu’un? Ce à quoi elle répond par un redoublement de cris et de pleurs, tout à fait inexpliqués et inexplicables.

je dis à A. : « il doit s’agir d’une ruse de la vermine terroriste pour détourner l’attention des militaires. Mettons-nous d’ailleurs à l’abri car la gare va sauter d’ici quelques minutes. »

A. me répond : « Non, je crois que cette femme est tout simplement en train de faire une crise d’épilepsie. »

Rectificatif : A. me fait justement remarquer qu’il est le seul de nous deux à s’être levé et à avoir apporter une réelle aide à cet homme. Une fois de plus, je me suis laissé emporter par ma moquerie.





La découverte de Monaco

18 05 2010

Je découvre Monaco à travers les vitres de la vieille Ford, pendant que nous approchons du jardin exotique, au niveau de la moyenne corniche, et tout de suite, j’ai le souffle coupé par ces immeubles de grande hauteur multicolorés qui se disputent le peu de place imparti ; ces IGH plantés là, qui ont poussé comme des champignons et qui se confondent avec le ciel. Je les trouve beaux, et même ils me fascinent, à cause de leur verticalité et de leur largeur, à cause de la sensation de vertige qu’ils m’inspirent. De plus près, ils me font penser à des bonbons Haribo, à des carambars – agglutinés sous l’effet de la chaleur –, ou à des pâtisseries (et plus particulièrement à des charlottes aux fraises tant le rose prédomine) ; toutes ces sucreries que j’ai envie de goûter, de croquer, de bouffer jusqu’à me rendre malade, sans que quiconque vienne me réfréner dans mes excès.

A mesure que nous pénétrons dans Monaco et alors que j’ai une vue vertigineuse sur la Principauté, je suis frappé par les nombreux zig-zags et les pentes vertigineuses de ces routes folles, complètement déglinguées, qui se soulèvent et partent dans tous les sens pour se recroiser à certains échangeurs ; ces ensembles de routes qui me rappellent mes circuits automobiles miniatures, laissés à Paris, que je peux assembler selon ma convenance, sans souci de logique architecturale ou de règles d’urbanisme. Et j’ai l’impression qu’ici l’ordre des choses est inversé et que tout est construit en imitation de mes jouets.

Sur ce gigantesque grand huit, il suffit de quelques minutes, d’un simple petit tour de manège, pour que j’attrape la nausée. Je suis aidé en cela par la vieille Ford, carrosse motorisé dont les suspensions ont rendu l’âme depuis longtemps ; mais mon malaise naissant a également pour cause la conduite hasardeuse de mon grand-père, qui lui, n’a pas cru bon de rendre l’âme après une récente attaque cérébrale. Pierrine lui hurle dessus : « Tu vas nous tuer ! Tu ne peux plus conduire, Henri ! Henri, il faut vendre la voiture ! Henri ! Bon sang! Il y avait un feu rouge ! ». Ce à quoi Henri répond : « C’est pas de ma faute ! Mon pied n’a pas voulu freiner ». Bien entendu, l’attaque cérébrale est passée par là. Henri ne maîtrise plus son pied. Ni même une partie de son cerveau.

A partir du port et en montant le Beau-rivage, je découvre Monaco jusque dans ses bas-fonds ; je découvre l’énergie et les mystères qui l’animent et la font vivre cette ville, ce pour quoi bat son coeur. Instantanément, en regardant tout autour de moi à la façon d’un gyroscope, je suis étonné par la quantité de gens et de voitures déambulant dans les rues. Tout le monde, ou plutôt une certaine élite, s’est donné rendez-vous ici, dans ce paradis infernal, dans cet enfer terrestre, rien que pour le plaisir de perdre son argent au casino le soir. Au moins, le mode opératoire est au choix: sur un coup de dé, sur un lancé de bille ou un battement de cartes. Par son entrée principale, le casino déverse et aspire les foules. On y entre comme dans une maison close, mais sans se cacher, en assumant fièrement. Et tous, ils sont ici pour se vider les poches au profit de ce petit peuple déjà fortuné, venu au monde avec une cuillère en or dans la bouche et qu’on appelle les Monégasques. Un peuple de 6 000 âmes environ qui garde jalousement un minuscule rocher. Je ne comprends pas la logique qui sous-tend cette formidable organisation et Pierrine n’est pas en mesure de fournir la moindre explication. Mais les choses fonctionnent ainsi depuis des décennies, sans que personne ne s’en étonne ni ne s’en plaigne.

La journée, ils se retrouvent tous en contrebas de Monte-Carlo, sous la fournaise estivale, sur cette minuscule plage qui du coup ressemble à un patchwork de serviettes, un patchwork d’assez mauvais goût car aucun baigneur ne songe à l’harmonie de la plage. Toute de petits cailloux rassemblés ici par des pelleteuses, à force d’allées et venues. Une plage artificielle. Avec des arbres en retrait, des palmiers ou des cocotiers, pour simuler les tropiques. J’aime sa fausseté, ainsi que tout le reste, tout ce qui va avec, cette ambiance, ce clinquant, et puis aussi cette lumière, cette odeur si particulière de vacances, d’été, de mer et d’algue que je sens pour la première fois, en baissant la vitre arrière, malgré la terrible mise en garde de Pierrine : « ne descends pas les vitres, sinon, mon petit, on ne pourra plus les remonter ».

Le premier après-midi, Henri insiste pour m’y emmener, à la plage, alors que Pierrine, prétextant un travail ménager urgent (le lessivage des chiottes), refuse de nous accompagner (j’apprends des années plus tard que des problèmes de varice l’empêchent de montrer au grand public ses gambettes de jeune dernière). Il m’y emmène, à pied, et tout de suite, dès le premier boulevard en sortant de son immeuble (sis rue des Giroflée), deux choses me déroutent: la chaleur qu’il fait, le soleil puissant qui me cuit la peau, me brûle les cheveux et m’éblouit ; et le fric qui s’allonge sans pudeur à tous les coins de rue. Ce qui me fait haïr tout de suite mes parents, représentants typiques du lumpen-prolétariat français ! Le fric qui circule sur les routes, à travers chaque voiture passant sous notre nez. Le fric qui s’insinue jusque dans les souterrains et les ascenseurs publics imitant l’intérieur d’un palais de maharadjah avec du marbre recouvrant murs, sols et plafonds. Par exemple, celui qui conduit au quartier de la plage. Le fric qui habille les corps, qui les recouvre des pieds à la tête, des chaussures aux chapeaux en passant par les lunettes de soleil ; le fric qui vêt les vieux et les jeunes, les bébés dans les poussettes, les mamies dans les chaises roulantes, les domestiques qui les poussent, les policiers qui font le gué aux carrefours et les madone milanaises qui font les boutiques dans les galeries commerciales de grand luxe.

Henri s’arrête chez un vendeur de glace et de boissons, monsieur « machin », un monégasque vrai de vrai ayant fait fortune dans la restauration pour touristes. J’ai oublié son nom mais me souviens qu’il est ce fameux voisin de pallier dont on dira après sa mort qu’il avait deux passions : les jeux de casino (notamment le blackjack) et les enfants (notamment les jeunes garçons). Depuis, Monsieur machin est mort atrocement des suites d’un cancer généralisé. Paix à son âme. Henri sort son portefeuille et son argent pour m’en acheter une, de glace. « Mon petit fils ! Il est en vacances chez nous. Il est arrivé à Nice ce matin ». Monsieur machin m’adresse un grand sourire, me tend un cornet et rend la monnaie de sa pièce à Henri et avec Henri on continue notre chemin, sans plus se soucier de Monsieur… Monsieur Tabucci. ça y est; son nom me revient.

Sur la promenade du bord du mer, toute en marbre de Carrare, où des enfants de mon âge se risquent à jouer au ballon, Henri me prévient : « attention, c’est très glissant ». Je profite de cette mise en garde pour effectuer deux-trois dérapages incontrôlés et Henri se sert de ce moment pour montrer son autorité. En m’attrapant par le bras et en m’attirant à lui d’un geste brusque : « arrête ça, t’as compris ? ». De bout en bout de ces vacances, il sera le maître, en dépit de son blocage cérébral et de ses infirmités. Son pied et sa main droite répondent par intermittence tandis que l’annulaire de sa main gauche refuse de se plier (un jour où Henri préparait des carottes râpées, l’extrémité du doigt a été méchamment broyée par un mixeur). Le secret de son autorité réside justement dans la peur que suscite cette impotence et cette mutilation. Est-il un monstre? Je ne sais pas vraiment. Un être à la force surhumaine? Potentiellement, oui, puisqu’il est parvenu à surmonter toutes ces épreuves, en ne gardant que quelques séquelles. Je n’ai plus qu’à me soumettre à sa volonté de fer et marcher sagement à ses côtés; en appuyant mes pas, afin de tenir en place. Quand nous descendons un escalier pour nous retrouver au niveau de la mer, de l’autre côté des palmiers – là où s’étalent toute une flopée de boutiques et de restaurants -, Henri s’arrête encore à un magasin. Il veut me faire essayer des sandalettes ainsi qu’un maillot de bain. Je m’exécute, je fais mon choix, nous passons à la caisse et je demande à Henri devant la vendeuse, sans me gêner : « tu es riche, toi ? »

Charles Otto Comman