A la recherche des 10 000 dollars (suite)

14 05 2011

Depuis plusieurs jours, le matin, j’en avais assez d’utiliser les ascenseurs ; il fallait toujours patienter quelques minutes le temps qu’un de ces appareils se libère, et une fois que des portes s’ouvraient, dire bonjour aux habitants présents sous peine d’être dénoncé au concierge ou bien aux voisins de pallier qui n’allaient pas manquer de rapporter ces soit-disants incidents à mes parents. Il fallait aussi subir un haut-le-coeur en raison de la vitesse de démarrage du système de propulsion. Je me souviens que ma grand-mère parisienne, en villégiature chez nous, avait cru mourir d’une crise cardiaque le premier jour de sa venue. Messonnier nous avait prévenus de son arrivée par téléphone et j’étais descendu la chercher dans le hall d’entrée. Oh que z’est beau, z’est luxueux, dît-elle, les yeux écarquillés et la tête relevée vers le plafond, émerveillée par tous les ornements du hall d’entrée du Columbia Palace. Comment ton père peut vous payer za? Qu’est-ze qu’il a encore magouillé? Oh nicht! Oh yeah! Z’est un connarde ton père, ajouta-t-elle alors que nous montions dans l’ascenseur. Mais presque par mégarde, au lieu d’appuyer sur le bouton 2, mon doigt effleura le bouton 33. Et le cadran, quasiment tactile, fut sensible à mon frôlement. C’est ainsi que le système de propulsion aussi puissant que celui d’une fusée, se mit en position maximale, car au moins autant que ma grand-mère, j’eus à ce moment une véritable sensation de décoller. Arrête l’ascenzeur, supplia-t-elle d’une faible voix en se tenant d’une main le thorax, et en s’agrippant à la rampe de l’autre main. Yeux dégommés, peau étirée, mâchoire dégoulinante… son visage exprimait une sensation de frayeur absolue, semblable à celui d’un être humain en train de sauter dans le vide. Mais nous étions déjà montés jusqu’aux 17e, 18e, 19e étage (et ainsi de suite), en moins de temps qu’il ne faut pour le penser ; cela va sans dire, je ne pouvais décemment pas stopper l’ascenseur en si bon chemin et, donc, nous continuâmes notre voyage jusqu’au terminus. Diling, sonna l’ascenseur pour nous prévenir de l’ouverture imminente des portes. Quelques instants furent évidemment nécessaires à Birgit pour reprendre son souffle et ses esprits. Je vais… utiliser… les ezcaliers… pour redezendre… peut-être, proposa-t-elle tout essouflée. Tu m’accompagnes… n’est-ze pas? Non, je reprends l’ascenseur avec tes bagages. Ah oui, mes bagages… je les avais oubliés, oh nicht, oh yeah, marmona-t-elle. Et puis un terrible coup du sort eut raison de son repli… les portes se refermèrent sur ma grand-mère, car entre-temps, un habitant des étages inférieurs avaient appelé l’ascenseur et, tout à fait prisonniers de cette machine infernale, nous étions déjà repartis pour un sacré tour de manège.

Donc, depuis plusieurs jours, plusieurs semaines, j’en avais assez d’emprunter l’ascenseur… je m’étais en quelque sort lassé. Et comme nous habitions le deuxième étage, cela ne me coûtait pas grand chose sur le plan physique de descendre deux étages le matin pour aller à l’école, et de les remonter le soir pour rentrer chez moi. Un jeudi vers 8 heures – je me souviens précisément que c’était un jeudi matin -, je passais par le couloir menant au vide-ordures et aux escaliers, celui qui fait aussi la jonction entre les deux tours du Columbia Palace, et avant de descendre, je jetai un sac volumineux (un de plus) qui n’allait pas manquer de boucher le conduit (une fois encore ), ce qui en retour ne manquerait pas d’exaspérer (à nouveau) le voisinage des étages supérieurs, ainsi que Messonnier, le concierge, et Ramon, le chef de l’équipe de nettoyage. Ramon avait fait placarder dans tous les ascenseurs le message suivant : « le vide-ordure de la Tour A ayant été à nouveau bouché, nous demandons à tous les habitants de garder leurs poubelles chez eux, dans l’attente qu’une équipe d’intervention résolve le problème. » Sans doute que Messonnier était derrière ce petit mot. Ramon ne savait pas fabriquer de si belles phrases. D’origine argentine, il faisait plein de fautes de français à l’oral, et puis il était de nature bourrue. Le ton policé de ces avertissements ne lui ressemblait donc pas du tout.

Quelques jours plus tard, un nouvel avertissement fut affiché dans les ascenseurs : « le conduit du vide-ordures est encore bouché… au niveau du deuxième étage. Nous demandons aux aimables locataires de bien vouloir être vigilants. Dans l’attente d’une intervention demain matin, veuillez conserver les poubelles chez vous », etc.. Une autre semaine passa, et dans les ascenseurs, ainsi que sur les portes vitrées du hall d’entrée, pour marquer le coup, l’avertissement se fit cette fois bien plus clair et menaçant. C’était en fait une véritable lettre adressée aux milliers d’habitants que comptait à l’époque le Columbia Palace : « nous savons désormais que des locataires du deuxième étage de la Tour A s’amusent à jeter des sacs poubelles trop volumineux, ce qui bloque le conduit du vide-ordures et empêche tous les locataires de la Tour A de jeter leurs ordures. Certains locataires de la Tour A, aux deuxième, troisième, et quatrième étages se plaignent du manque de civisme des habitants des étages élevés qui jettent malgré tout leurs ordures. Les poubelles restant bloquées, une odeur nauséabonde a envahi les escaliers ainsi que les halls des bas étages. Mais des habitants de la tour jumelle se plaignent également du fait que des habitants de la tour A viennent utiliser leur vide-ordures. Nous rappelons donc que le conduit de vide-ordures de la Tour B est uniquement réservé aux habitants de la Tour B. Dans l’attente que le problème soit résolu, et en l’absence de certitudes quant à l’identité du ou des fautifs, nous demandons à l’ensemble de nos aimables locataires de faire preuve de la plus grande vigilance et de respecter le règlement du Columbia Palace. A défaut, la clause de résiliation automatique du bail pourra être…. » Sachant que ledit règlement était imposé aux habitants dès leur arrivée dans les lieux, sans qu’on leur ait jamais demandé leur avis.

Puisque je risquais gros si jamais je me faisais attraper, et puisqu’à travers moi mes parents risquaient gros, j’eus un soir avant de me coucher l’idée merveilleuse d’aller jeter nos ordures au quatrième étage, histoire de noyer le poisson et de me laver de tout soupçon, si tenté que quelqu’un eut l’idée saugrenue de me soupçonner. A vrai dire, seule ma mère se posait des questions. Je rembourrais des sacs poubelles qu’elle-même préparait avec précaution, en y ajoutant quantité de déchets volumineux, ou bien s’il n’y avait plus de déchet à jeter, quelques affaires appartenant à mes soeurs, et parfois, se rendant compte que les sacs étaient trop plein, ma mère me grondait, les rouvrait, ne comprenait pas qui avait bien pu jeter tel jouet et remettait de l’ordre dans nos ordures. Mais la plupart du temps, fort heureusement, elle ne se rendait compte de rien, car c’était le matin après qu’elle soit partie au travail, que j’opérais. Et puis, il suffisait que je l’assure de mon honnêteté pour que ma mère me croie digne de confiance.

Le lendemain matin, comme prévu, juste avant d’aller à l’école, je montai au quatrième pour jeter nos ordures, et là, divine surprise, en passant dans le couloir qui mène au vide-ordures – et qui fait la jonction entre les deux tours du Columbia Palace, j’aperçus droit devant moi une habitante que je n’avais plus croisé depuis des lustres : Martha Von Rubinstein-de Wolvogorine, affublée de son bouledogue. My god, chéri, que fais-tu ici?, me demanda-t-elle. Heureusement, après quelques inévitables hésitations, je me sauvai très brillamment de ce traquenard. C’est ma mère qui m’a dit de jeter ici nos poubelles, comme ça personne ne pourra nous accuser de boucher le vide-ordures. Le chien reniflant mes sacs: Wolfgang-Amadeus, das ist fini, ok? Fini ! Listen to mammy, ok! Bon, mon chéri, je te crois, mais il ne faut pas rester ici… Wolfgang-Amadeus ! Tu sais, mon chéri, oh comme tu es beau coiffé comme ça, mon chéri, vient embrasser ta petite Martha… Tu sais, il ne faut pas venir ici. Moi je sais que tu es incapable de faire ça, mais moi je te connais. Tu sais mon chéri, avec les autres habitants des étages élevés, nous faisons des rondes… Wolfgang-Amadeus, come here ! Mon chéri, tu sais, c’est mon tour de faire la ronde, donc, je regarde à tous les étages. Mais je sais que ça ne peut pas être toi le coupable. Oh viens embrasser ta Martha, ta deuxième maman. Tiens, demain, en rentrant de l’école, tu veux venir chez moi boire un bon whisky ? Viens voir ta petite Martha de temps en temps, hein… Wolfgang-Amadeus ! Das ist fini ! Oh, mon chéri, pourquoi tu ne viens jamais sonner à ma porte?





A la recherche des 10 000 dollars (suite)

11 05 2011

L’occasion de revoir Martha ne s’est pas présentée de sitôt car durant plusieurs mois, je ne l’ai pas aperçue une seule fois, ni dans les allées de notre immeuble, le Columbia Palace, ni dans la rue. Pas de trace non plus de son bouledogue Wolfgang-Amadeus, ou de son mari, être effacé de toute façon, être transparent qui faisait peu de bruit voire pas de bruit du tout, de la même façon que les domestiques au service de la reine Martha, des philippines habituées à travailler en chaussons afin que leur pas ne claque pas contre le marbre de Carrare – et ne le raye pas non plus. Seule Martha, en définitive, était habilitée dans cette Maison à faire entendre ses cordes vocales et à déambuler avec des escarpins aux pieds.

Pas de trace. C’était comme si tout ce petit monde était parti précipitamment pour une destination inconnue, s’était volatilisé sans me dire au revoir, sans que j’en sois informé par une lettre, par un messager, par Messonnier le concierge en personne. Messonnier le concierge savait tout normalement, connaissait les plus petits détails de nos allées et venues dans l’immeuble. Sans doute tenait-il à jour un fichier électronique de sécurité, lui ou plutôt ses agents de sécurité, cachés du monde des habitants, dans une salle attenante au comptoir, des humains informatisés répertoriant chaque entrée et sortie de l’immeuble. Je n’en ai jamais eu la confirmation, et donc la certitude, mais cela ne veut pas dire pour autant que ce système opaque n’ait pas existé. Le soir en rentrant, le matin en partant, je n’osais pas demander à Messonnier s’il avait aperçu les Von Rubinstein-de Wolvogorine, en vrai ou bien sur l’une des caméras, ou bien encore à travers les yeux de son équipe de sécurité. M’aurait-il répondu si j’avais eu l’audace de lui poser la question ? Je ne le crois pas. Messonnier était bien trop jaloux de ses prérogatives, et puis de toute façon, lui et moi, nous ne nous retrouvions jamais sur des terrains de confiance mutuelle.

Les premiers jours et les premières semaines, j’ai considéré que le fait de ne pas croiser Martha relevait du pur hasard, elle prenait l’ascenseur de gauche pendant que je montais dans celui du milieu, ou alors elle empruntait le monte-charge de service de manière à éviter que Wolfgang-Amadeus n’aboient sur les habitants de l’immeuble, tous régulièrement pris en grippe, sans distinction d’âge, de sexe, d’orientation sexuelle ou de race… Avec le recul, je me dis que ce chien était sans doute l’être vivant le plus sensé de tout l’immeuble… Martha craignait par-dessus tout les conséquences d’une plainte collective des voisins contre son chien, ce qui risquait d’avoir pour effet, disait-elle, son expulsion immédiate de l’immeuble, voire une expulsion de Monaco, un retour forcé au pays (mais lequel?) et subséquemment un sévère redressement fiscal (mais émanant de quelle administration fiscale?) qui lui tomberait dessus comme le marteau et l’enclume ont enfoncé les russes, ajoutait-elle ; une sévère correction fiscale pour laquelle elle encourrait une peine de prison ferme, la condamnant, elle, sa famille et ses domestiques philippines, concluait-elle, à la ruine la plus totale… et à la plus grande infamie.





A la recherche des 10 000 dollars

10 05 2011

Je n’ai jamais écouté personne ou alors vraiment très peu de monde et pour peu de choses et en très peu d’occasions ; quand cela s’est avéré nécessaire, voire vital, j’ai fait mine d’écouter pour laisser croire qu’écouter m’était une activité possible, car dans la réalité, cela m’a toujours indisposé de devoir écouter. Écouter, cela signifie pour moi se rabaisser, se soumettre. A la limite, je suis capable d’entendre ce que l’on me dit ou ce que l’on a à me dire. Entendre d’une vague oreille. Mais vraiment, devoir écouter et en quelque sorte offrir toute son attention, arrêter toute autre activité, y compris mentale pour laisser place à l’écoute, et par là s’abandonner totalement aux exigences de l’autre, il n’y a vraiment rien de pire, rien de plus atroce. Quand j’écoute, quand j’y suis forcé, car autrement je n’écoute pas, j’ai l’impression de ne plus exister, j’ai l’impression qu’on me vole mon existence, qu’on m’impose une autre vie, et d’autres visions que les miennes. Et c’est peine perdue, ça ne peut de toute façon pas fonctionner, puisque je suis bien incapable d’écoute. Est-ce un hasard si…? Non, bien entendu, ce n’est pas un hasard si ce verbe que je ne veux même plus écrire ou prononcer dans ma tête, maintenant que je viens de l’écrire et qu’il vient de me tracasser une fois de plus et de trop, ce n’est pas du tout un hasard, c’est même logique et attendu qu’il s’emploie beaucoup à l’impératif, et que les pères de familles et les chefs d’Etat en soient les premiers utilisateurs, les uns exerçant à peu près le même rôle que les autres, à savoir un rôle d’autorité fondé sur l’écoute forcée.

Aussi quand mes parents m’ont gentiment suggéré de m’éloigner de Martha Von Rubistein de Wolvogorine, prétextant qu’elle me manipulait dangereusement et menaçait quasiment mon intégrité mentale, cherchait à m’éloigner d’eux et de toute ma famille, soeurs, oncles, tantes et neveux, et me lançait de la poudre aux yeux pour m’attirer dans un guet-apens par mille délicates attentions et une flopée de petits cadeaux, comme cette fascinante voiture téléguidée ramenée d’un voyage en URSS… qui n’a jamais fonctionné et qui à elle seule symbolisait toute la déchéance, la décrépitude de ce pays fantastique où Martha avait des habitudes ; mais aussi et peut-être surtout, par leurs paroles pleines de sous-entendus, mes parents voulaient me faire comprendre qu’à travers ma présence dans son environnement immédiat, Martha cherchait à combler un cruel manque d’enfant, notre concierge Messonnier ayant raconté qu’elle avait fait quatre fausses couches au cours de sa vie, à cause d’un certain penchant pour l’alcool (il la surnommait d’ailleurs la poivrot du 28e étage) et moi ayant cru qu’elle s’était mise de « fausses couches », à cause de fuites urinaires par exemple ; oui, lorsque j’ai dû écouter un soir à table toutes ces recommandations, je me suis bien gardé de contrarier leur plan, de leur répondre, de les laisser douter de ma fidélité et de la confiance qu’ils pouvaient placer en moi. Non… je suis allé sur leur propre terrain, celui du sous-entendu et j’ai sous-entendu que je m’éloignerais de Martha et de son bouledogue Wolfgang-Amadeus et qu’ils pouvaient bien entendu compter sur moi. Mais tout cela n’était que cinéma, ou plutôt théâtre et jeu de mime. J’ai fait mine d’écouter d’une oreille attentive alors que mon cerveau cherchait déjà le meilleur moyen de reprendre contact avec celle dont j’étais rapidement devenu le favori. Car il va sans dire qu’aucun enfant ne faisant autant d’effet à Martha que moi.





Dîner mortel chez Germain

7 05 2011

Un de mes amis parmi les meilleurs il n’y a encore pas si longtemps mais qui a depuis chuté dans mon classement imaginaire des personnes de mon entourage préférées de moi, a eu la primeur de quelques textes composant cette ébauche de livre, non pas que j’étais particulièrement curieux de son avis, mais comme il insistait pour découvrir ces lignes, je n’ai pas voulu contrarier son intérêt, fut-il simulé, et m’engager avec lui sur le terrain d’une nouvelle confrontation, ayant eu suffisamment d’occasions de nous opposer les mois précédents… et nous éloigner l’un de l’autre sérieusement, par suite de ces disputes.

Son appréciation, déclamée lors d’un dîner réunissant quatre personnes au total (moi compris), un dîner aux chandelles, dans un restaurant rempli de vieux et vieilles du 5e arrondissement, tout décatis, tout occupés à avaler, déglutir et – activité suprême – étaler leur savoir, ou restant muets par souci de ne pas s’ennuyer mutuellement, tel ce couple de retraités de l’édition, à qui l’on ne peut guère donner plus de six mois à vivre, lui souffrant manifestement des poumons, elle se tenant l’estomac à plusieurs reprises et tous deux assis à notre droite pour notre plus grand confort olfactif: il aurait mieux valu que des mots sortent de leur bouche pour couvrir les raclures des couverts sur leurs assiettes, ainsi que les gargouillements de l’estomac de Madame, et les vrombissements des poumons de Monsieur.

Monsieur, qui cache sa calvitie en phase terminale par une perruque, et Madame qui masque le masque de la mort par tout un échafaudage de maquillage, Monsieur qui suinte du nez et ne s’essuie plus par manque de force, Madame qui bâille aussi bruyamment qu’un lion rugissant, une fois par minute, j’ai compté, ce qui est beaucoup trop, ce qui a le don de m’indisposer, ce qui m’amène à la fixer du regard pour lui faire comprendre ma gêne, et face au redoublement de bâillements et l’accélération soudaine de la fréquence, je ne parviens plus à avaler mon plat, à écouter mes interlocuteurs, j’ai même du mal à respirer, je sombre dans une sorte de mélancolie, puis de micro-dépression, mon coeur souffre soudainement d’arythmie, ma santé est en danger, il faut que je fasse quelque chose, il faut que j’entre en scène, j’entre justement en scène, et quoi de mieux pour ne plus entendre quelqu’un que d’attirer son attention, Madame va m’entendre, oui, je lance immédiatement une conversation sur la tragédie sexuelle des femmes ménopausées, j’insiste sur leur problème de désertification, je pointe le problème, la conversation démarre, s’enchaîne, rebondit, les bâillements s’arrêtent, le regard de l’adversaire est fuyant, la bête est à terre, je reprends ma réflexion intérieure, je repars dans mes rêveries solitaires, Monsieur et Madame ont dû arrêter de consommer, de se sauter depuis une bonne dizaine d’années, me dis-je, à cause de Monsieur dont la tige, avec le temps, a fini par ressembler à un moignon. Mais Madame est peut-être également en cause. Madame s’est faite servir des moules. Je les fixe. Dans l’assiette, elles baignent dans une sauce au vin blanc persillé. Madame en extrait le contenu d’une dont la coquille est toute rocailleuse, et ramène le tas à sa bouche, en ce moment.

Je reviens à la réalité présente lorsqu’à tous, il ne nous reste que quelques bouchées pour terminer notre plat principal. Je suis le moins avancé. Mon loup est un lieu, et la fadeur du lieu m’ennuie, m’emmerde, donc je ne me sens plus de m’attarder dessus, je délaisse mon plat, et je m’enfile un verre de coca. Il est temps de se pencher sur mon entourage immédiat. En face de moi, P., cet ami qui a eu la primeur de mon livre et dont je ne suis plus très proche, et qui ce soir est en verve, et qui fait mille efforts, prend mille précautions inutiles pour me rendre sa compagnie agréable, de toute façon désagréable de mon point de vue, car fausse. À côté et de biais, deux écrivains connus d’eux-mêmes et de personne d’autre, inutile de citer leur nom, deux amis de P. que celui-ci tenait absolument à me présenter, pour une raison qui me restera mystérieuse à jamais. Je m’enfile d’autres gorgées de coca. P. balance, c’est une suite d’anecdotes sur son enfance à Monaco, mais c’est assez drôle et en même temps très touchant, dit-il en résumé à ses deux interlocuteurs qui font mine de s’intéresser tout particulièrement à mon univers de l’époque et de maintenant, comme s’il leur importait vraiment de le découvrir. Par politesse, mais aussi, je dois le dire, par ruse, afin de terminer aussi vite que possible cette conversation qui me semble tout à fait stérile et malvenue, j’explique en deux temps-trois mouvements ma démarche, avec suffisamment de mots et d’images pour qu’ils se sentent rassasiés et que la discussion débouche sur une autre voie que celle qui mène à moi. Je puis maintenant sortir de la scène et me retirer en coulisses.

P. n’a rien compris à mon livre, me dis-je à part moi. Je les laisse achever leur assiette de viande et m’abreuve de coca pour passer le temps. Parfois, je figure ma présence, je lâche un « oui » ou bien à la limite un « non » mais plus souvent un « oui » car un « non » nécessite trop souvent une explication et je n’ai pas de temps devant moi pour fournir des explications, d’autant que le temps est compté et que j’ai déjà eu, ce soir, deux heures à tuer au moins, ce qui fait beaucoup pour le sablier de toute ma vie.

Arrive le dessert. Bien entendu, pour hâter le pas, je n’en ai pas commandé, les deux amis de P. n’en voulaient pas non plus, mais P. les a quasiment forcés à demander la carte des desserts, d’où une dizaine de minutes supplémentaires d’attente, car le service est bien lent Chez Germain où d’ailleurs pas un membre du personnel ou de la Direction ne s’appelle Germain (je me suis renseigné à ce sujet)… et puis encore quinze minutes de patience dans la vue puisqu’il a fallu attendre la réception des mousses au chocolat (quelle manie étrange que de prendre toujours la même chose !). Je me replonge dans mon livre… mon livre… mon livre est une suite logique de réminiscences liées à mon enfance à Monaco, à ma sexualité précoce, au fonctionnement politique de l’immeuble dans lequel j’habitais, à ma relative proximité avec la famille princière, au rejet de mon père, à la faillite économique de ma famille, à ma croyance ou plutôt à ma certitude absolue d’être un nouveau Jésus et donc le frère de celui-ci, et après la découverte de ma véritable nature, à la déroute psychologique qui s’en est suivie.





Premiers incidents au Columbia Palace

8 03 2011

Je prends un des ascenseurs du Columbia Palace avec ma mère et ma sœur. Le jeudi de la deuxième semaine de janvier. Nous partons en même temps, ma sœur et moi pour l’école, ma mère pour son travail. Il est 8 heures 12, indique l’horloge du hall. 8 heures 12. La caméra filme dans notre direction. Je reste sage, plus sage que si ma mère avait été seule à nous surveiller. L’ascenseur arrive. Les portes s’ouvrent. Une autre caméra pointe dans notre direction.

– Bonjour…allez, entrez, les enfants. Charles, dépêche-toi.
– Il n’y a pas de place, maman.
– Mais, si, regarde, tu vois, les portes se referment.

Une dame, portant un manteau de fourrure qui tombe sur le sol, une dame grande et sûre d’elle, arrogante, une fausse rousse, âgée d’une cinquantaine d’années, qui s’apprête à récupérer une jaguar verte décapotable toujours garée devant le Columbia Palace, un modèle 1982 avec lequel elle emmène sa fille au collège, sa fille de douze ans :

– Vous n’avez pas dit bonjour, madame.

– Si, j’ai dit bonjour.

– Vous, oui, mais pas vos enfants.

– Ah, excusez-nous…

Guilia Perrone nous laisse sortir de l’ascenseur. Non par politesse mais pour que l’on s’éloigne d’elle. Je sais très bien ce qu’elle a fait ensuite. Je le sais, parce que j’ai ralenti ma marche, et parce que je me suis retournée pour guetter la scène, à l’abri d’une colonne. Et ce qui s’est passé après coup m’a conforté dans mon imagination, mon rêve de la scène suivante…

A travers la vitre et les portes automatiques de l’entrée, je la vois, je la suis. Ses escarpins dorés claquent sur le marbre. A cause de ses talons hauts. Clac clac clac. Son manteau ondule et tournoie en fonction des mouvements de sa marche et de son corps et montrent les reflets voluptueux et divergents de la fourrure de loups de Sibérie, trois ou quatre qui ont été dépecés à la machette pour l’habiller en hiver quand il fait 15°c. Ses cheveux montent sur sa tête comme un gratte-ciel et flottent dans l’air et tombent sur son front et sur le col de son manteau et s’agitent tels des vaguelettes grâce aux effets d’un puissant cosmétique vaporisé tout à l’heure, dans la salle de bain de son appartement situé au 27e étage, bloc A, appartement E. Et sa fille la suit comme un chien. Un petit chien qui attend toujours derrière et qui a l’avantage de ne pas devoir être tenu en laisse. Maya, une jeune starlette qui comme toute starlette digne de ce nom, ne sait pas faire grand chose, ne dit presque rien sans l’accord de son impresario, sa mère.

Au sortir de l’ascenseur et au détour du couloir, les deux femmes s’approchent du comptoir. Et c’est ainsi que ça va commencer. Au bruit des bijoux multicolores et au claquement des escarpins, Messonnier relève sa tête et son regard, jusqu’alors engouffré dans le labyrinthe de la vidéo-surveillance du Columbia Palace :

– Vous les connaissez, Messonnier ?
– Ah, Madame Perrone, bonjour. De qui parlez-vous ?
– Ils viennent de passer.
– Je n’ai pas…
– Là, regardez un peu. Ils étaient dans l’ascenseur avec nous.
– Ah oui. Oui, ils habitent au deuxième. Ils vienennt d’arriver.
– Oui, c’est eux, ils sont montés au deuxième. Leurs enfants sont très mal élevés, Messonnier. Ils ne disent pas bonjour.
– Ah bon ?
– Quel est leur nom de famille ?
– Comman.
– Comman… Je les ai vus errer dans le couloir du vide-ordures, l’autre jour… vous savez bien, je vous en ai parlé. C’est eux que j’ai vu. Qu’est-ce qu’ils faisaient dans le vide-ordures du 27e étage alors qu’ils habitent au deuxième?
– Oui, au deuxième.
– Pourquoi les habitants du deuxième viendraient jeter leurs ordures au 27e ? Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Ils jouaient… ce sont des enfants…
– Alors qu’ils aillent jouer chez eux, au deuxième !
– Mais si vous voulez, Madame Perrone, nous ferons attention, grâce aux caméras.





Je suis le fils de Dieu

27 02 2011

Trois jours à peine après notre arrivée à Monaco, je débute l’école. Le premier lundi de janvier. Mes parents ayant eu la bonne idée de déménager au milieu de l’année scolaire, je dois m’adapter en quelques jours seulement à un nouveau monde, très différent par ses règles et ses coutumes de celui que j’ai connu à Paris – à l’école de la Bienfaisance pour être plus précis. La difficulté, pour moi, est d’arriver en territoire conquis, tout le monde ayant déjà trouvé sa place et ses marques depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Je débarque donc au milieu de l’aventure et dois m’insérer parmi les groupes d’amis, me faire à de nouveaux codes, forcer ma nature timide et complexé, participer autant que faire se peut aux conversations – aussi futiles soient-elles, et essayer de susciter l’intérêt. Je n’en ai pas particulièrement envie. Mais maman m’a bien expliqué que je n’avais pas le choix, que notre adaptation à Monaco en dépendait et qu’elle aussi (ainsi d’ailleurs que papa) allait passer par une phase difficile à son travail, avant que tout ne rentre dans l’ordre. « Tu verras, tu te feras de nouveaux amis », m’assure-t-elle en s’agenouillant pour se mettre à ma hauteur et m’embrasser sur le front.

Je passe pour la première fois le portail et traverse cette cour ensoleillée située en avant du bâtiment, et je sens qu’au fur et à mesure que nous avançons, ma mère, le frère Dumont – Directeur de l’école – et moi-même, tous les regards se tournent et convergent dans notre direction. Alors, pour ne pas croiser ces ondes, que j’imagine forcément négatives, et pour trouver un paysage neutre où poser mon regard, en même temps qu’un but ultime à atteindre, un endroit où je vais pouvoir me réfugier, je m’appesantis sur le bâtiment et, n’ayant aucune autre idée à l’esprit, demande bêtement à ma mère si c’est bien là ma nouvelle école. « Oui, oui, c’est ici. » Au cas où je pourrais encore en douter.

Nous passons par un couloir, puis entamons l’ascension de deux étages, sous la supervision de caméras de vidéo-surveillance, pas aussi sophistiquées qu’au Columbia Palace, mais tout de même suffisamment avancées – sur le plan technologique – pour nous suivre à la trace. « Je vais te présenter à ta nouvelle classe et ta maman viendra te chercher ce soir… Rémi… », annonce sévèrement, et de sa voix rauque et dure, le Frère Dumont, un vieux monsieur qui n’a pas dû rire plus de deux ou trois fois tout au long de son interminable existence. Je parierais même 100 dollars à la roulette russe qu’il n’a pas poussé de cri au moment de venir au monde et qu’il faisait déjà la gueule, dès la première seconde, inquiétant parents, médecins et infirmières. « Oui », osé-je tout tremblotant. « Il s’appelle Charles », tente vaillamment ma mère. Mais, comme agacé de devoir réagir et ouvrir à nouveau sa bouche, le frère Dumont ne prête aucune attention à l’information essentielle qui vient de lui être dévoilée et se contente de tendre sa main pour appuyer ses mots, et de nous dire : « C’est cette classe ». » « Salaud », me dis-je à cet instant en mon cerveau alors que je passe la porte et découvre tout d’un coup, en un éclair, des visages étrangers et des dizaines d’yeux ébahis.

Un maître, presque aussi âgé que Dumont, ordonne aux élèves de se lever. Et instantanément, machinalement, la salle de classe toute entière se lève. Moi, déjà mégalomane, je pense vaguement que c’est en mon honneur, que ces inconnus veulent déjà me témoigner leur respect ainsi que leur amitié. « Asseyez-vous », éructe le Frère Dumont. Ma mégalomanie, ou pour me situer un cran en-dessous, ma fierté, en prend immédiatement un rude coup. La réalité est que le frère pétrifie le jeune individu jusqu’à la moelle et par le moindre de ses gestes ou de ses paroles, suscite la robotisation des enfants. Dumont, poursuivant sur le même ton : « Voici Rémi qui vient de Paris. Il sera votre nouveau camarade de classe pour le reste de l’année. Accueillez-le… Je compte sur vous ». Silence de mort dans la salle. A ce moment, et bien que je ne me sois jamais trouvé en situation, je puis affirmer avec certitude qu’un cercueil contenant un cadavre fait un peu plus de bruit qu’une salle de classe recevant la visite de Dumont. « Est-ce qu’ils sont sages ce matin Frère Angelo ? » Après une courte hésitation : « Oui… sauf deux ou trois », répond le maître d’école avec une certaine assurance. Alors, accompagnée par des yeux sortis de leur orbite, la voix de Dumont, redoublant de volume : « Attention ! »

***

J’ai dû m’asseoir à la seule table disponible, face au bureau de Frère Angelo, puis me présenter une nouvelle fois à la classe – non sans peine, en baragouinant nom, prénom, âge et provenance. J’ai aussi été d’une certaine manière forcé d’écrire mon prénom sur une étiquette ; sans doute Frère Angelo éprouve-t-il quelques difficultés de mémorisation. Et maintenant qu’il a le dos tourné, occupé qu’il est à distribuer des feuilles en prévision de la prochaine leçon, j’en profite pour faire connaissance, d’un simple regard, avec mon entourage immédiat. A ma droite, une fille déjà formée : Lydia, qui plus tard, dans les vestiaires de la gym ou de la piscine, se révèlera complètement nymphomane, imitant en cela son pendant masculin : Marwan, caché quelque part dans le fond de la classe. A côté d’elle, Leonardo, un séducteur invétéré résistant au charme de toutes pour mieux les attirer à lui, un italien possédant au moins autant d’argent que ses parents, et n’hésitant pas à dépenser sans compter – et à le faire savoir plus que de raison. A ma gauche, Keanu, aussi mou qu’un soufflet au fromage écroulé sur lui-même, un grec comme son nom ne l’indique pas, très rapidement connu pour ses penchants mythomaniaques. Deux jours à peine après mon arrivée, j’étais déjà informé du fait que son père possédait une dizaine de satellites voltigeant dans les airs au-dessus de nos têtes.

Hélas, mille fois hélas… à mon grand désarroi, le premier cours porte sur le catéchisme et, plus particulièrement, sur les tourments de la vie de Joseph et Marie dont j’ignore à peu près tout. Il est vrai que mes parents ne sont pas les plus pieux au monde et que jusqu’à présent, je ne me suis guère montré assidu à la messe. En fait, en huit ans de vie sur cette planète, je me suis contenté de pénétrer à diverses reprises dans l’église de la Madeleine à Paris pour souffler et éteindre un par un tous les cierges allumés. C’est dire. Mais comme maman m’a incité à participer et à lever la main à la moindre occasion, je m’exécute en dépit de mon extrême ignorance. « Lesquels d’entre vous savent qui sont Marie et Joseph? Qui sont donc Marie et Joseph ? », demande Frère Angelo. Je lève immédiatement la main. Et là, il me suffit d’un simple balayage vertical pour réaliser que je suis seul à m’intéresser à la question et que toute intervention dans le débat serait mal considérée par mes nouveaux camarades. Lydia, notamment, pose des yeux accusateurs sur moi et fronce les sourcils. Alors, en toute logique, je commence subrepticement à abaisser mon bras, dans l’espoir de ne pas avoir été remarqué, et tout en concluant que Frère Angelo n’est pas davantage populaire que ne doit l’être son comparse Dumont. « Oui, Charles ? » Ah ! C’est donc bel et bien mon tour ; il est trop tard… Après une plongée dans des souvenirs aussi lointains qu’obscurs, après quelques secondes d’intenses réflexions – pour être absolument certain de ne pas sortir une énormité, je réponds : « C’est eux qui ont créé Jésus. » Frère Angelo me toise, et puis, ne voulant sans doute pas trop s’aventurer sur le terrain ô combien glissant vers lequel j’ai tenté en toute innocence de l’amener – ni me brusquer alors que nous ne sommes encore qu’au tout début de notre relation : « quelqu’un d’autre ? ».

A la fin de cette après-midi toute entière vouée à l’enseignement de la religion, je ne suis pas pour autant soulagé d’en finir. Il est déjà 16 heures 30 et Angelo annonce de sa voix de stentor que « les trois prochaines séances seront consacrées à la vie de Jésus ». Ce qui ne soulève pas l’enthousiasme général dans la salle de classe, loin s’en faut. Cependant, même si je ne le sais pas encore au moment où ce merveilleux programme nous est énoncé, c’est justement cette leçon de catéchisme, pour l’instant tout à fait rasante il est vrai, qui finira par captiver mon attention et me persuader que je suis potentiellement le fils de Dieu, de retour sur Terre, après environ plusieurs centaines d’années de disparition dans le cosmos intersidéral.





Premiers incidents au Columbia Palace

20 02 2011

Notre appartement, situé au second, bloc A, est le plus spacieux de l’étage, chaque étage du Columbia Palace étant structuré exactement de la même façon – Il y a donc 34 logements pareils au nôtre. L’appartement est configuré tout en longueur, avec une entrée relativement spacieuse, comportant trois portes. Par celle de gauche, nous accédons à un immense salon de 60 m2 environ, un rectangle se terminant par une baie vitrée ouverte sur la mer. Par la porte centrale, nous passons à la cuisine, aménagée selon notre convenance par le promoteur – bien que nous ne soyons que locataire. La porte de droite donne accès à un interminable couloir de distribution, avec à gauche, des pièces à fenêtre – trois chambres généreuses en enfilade – et sur la droite, des pièces dites de services – toilettes, salle de bains, ou buanderie.

Très vite, en fait le premier soir, alors que nous n’avons pas terminé de vider le camion, se pose la question de la répartion des chambres, sachant que nous sommes cinq apour trois chambres, en comptant mes parents – car il est entendu qu’aucun de nous ne dormira dans le salon, fut-il immense. Si mes parents consentent au partage d’une pièce, mes deux sœurs, en revanche, refusent de cohabiter, l’une parce qu’elle ne supporte pas l’autre, et l’autre parce qu’elle aspire à un peu d’indépendance, ce qui est dans la logique des choses lorsque l’on a 4 ans.

Les décisions sont prises sur le moment, en fonction de l’arrivage des lits. Celui de mes parents sort le premier de l’ascenseur de service. Et logiquement, le lit conjugal termine la phase de transport entre Paris et Monaco tout au fond de l’appartement, dans la dernière pièce. Logiquement, car cette chambre dispose d’une salle de bains et d’une buanderie attitrée, au contraire des deux autres. Le prochain lit à débarquer est le mien, et, provisoirement, il est déposé tel quel dans la pièce du milieu, ce qui ne me déplait ni ne m’enthousiasme. La suite, en revanche, est nettement moins agréable. Le minuscule lit de ma toute petite sœur est à son tour extrait de l’ascenseur et l’un des déménageurs, aussi costaud que King Kong, tandis qu’il porte ce meuble avec une facilité déconcertante, demande à mon père où le poser. « Je le mets dans la première chambre ? »

S’il n’avait tenu qu’à moi, je l’aurais descendu à la cave, tant mes relations avec ma sœur ne sont pas au beau fixe, à cette époque. N’aurait-elle pas pu dormir sous terre et nous laisser en paix, moi ainsi que le reste de notre famille ? Dans le feu de l’action, je coupe l’herbe sous le pied de mon père et avant même qu’il n’ait pu répondre au déménageur : « Il faut le mettre à la cave celui-là ». Dans la foulée, il suffit que je sonde des yeux mon entourage pour me rendre compte, à mon grand désarroi, que personne, je dis bien personne, ne semble avoir entendu ma remarque… si ce n’est cette satanée Rosa, ma sœur, qui tire vulgairement la langue, à mon intention.

Mon père répond enfin à la question hautement stratégique du déménageur, après une bien longue phase d’hésitation, un peu trop systématique chez lui et qui vire toujours au perpétuel : « euh…dans la chambre… Quelle chambre ? Celle du milieu peut-être ? Non ? » Et se tournant vers ma mère, non pas tant pour solliciter son avis que pour en faire le sien : « dans quelle chambre ? » Ma mère, affairée dans la cuisine, et peu intéressée par ces considérations pratiques (aux ressorts pourtant très pathopsychologiques) : « on n’a qu’à le mettre dans la chambre de Charles. » Le couperet tombe, et s’il n’y avait eu un pan de mur pour me soutenir, je crois que j’aurais fini sur le sol, abasourdi, anéanti par l’absence totale de bienveillance à mon encontre. Situation d’autant plus surprenante que je suis reconnu par tous comme le favori de ma mère et que c’est elle qui se trouve être, à présent, à l’origine de mes tourments.

Lorsque le lit de ma sœur aînée atterrit dans la première chambre et que dès lors, il ne fait plus de doute que je me suis fait avoir, je décide de laisser ces messieurs-dames terminer le déménagement – prétextant une soudaine fatigue et un début de malaise, afin de réfléchir à une solution dans la solitude de cette maudite chambre partagée. Voulant être tranquille, je ferme la porte derrière moi et tourne la serrure. Et c’est là, en regardant cette serrure, ou plutôt ce verrou, tourner sous l’effet de ma manipulation, qu’une lumineuse idée s’offre à moi. « Je vais rester enfermé ici jusqu’à ce qu’ils me laissent la chambre. »

Dix minutes après, Rosa, voulant sans doute me narguer en prenant position sur son lit, cherche à entrer dans la pièce et bien entendu n’y parvient pas. Laetitia, notre sœur ainée, alertée par sa jeune alliée, tente à son tour de tourner la poignée et pousser la porte. Sans plus de succès. Rosa, déchaînée comme un chien enragé, décide alors de frapper la porte à coup de pieds tandis que Laetitia m’ordonne d’ouvrir (en criant). Le déménageur, qui est apparemment seul dans l’appartement à ce moment et qui, au passage, a dû déposer un autre meuble, gronde : « Putain ces mômes… ». Injure à laquelle Laetita répond ainsi : « C’est Charles qui nous a enfermés… » « Oh, foutez-moi la paix ! Putain ces mômes… », grommelle le déménageur. « Charles, Charles, Charles… », tempêtent encore mes sœurs, profitant du fait que King Kong s’est éclipsé.

Et puis mes prévisions se sont avérées exactes. En revenant dans l’appartement, mes parents cherchent tout de suite à calmer tout ce monde. « Que se passe-t-il ? On vous entend du rez-de-chaussée ! » (ce qui est bien sûr impossible puisque les pièces du Columbia Palace sont toutes insonorisés). C’est Laetitia qui après avoir reçu une petite volée, finit par expliquer à mes parents, au milieu de ses sanglots, ce qui se trame ici. « Se joue ici mon avenir », suis-je en train de penser pendant que j’écoute à la porte tout leur tralala. « Tu ouvres ? », ordonne mon père, me faisant tout d’un coup sortir de ma torpeur. « Non ». Ayant juré sur Jésus que je ne sortirai pas tant que l’on aurait pas entendu ma revendication, il est évident que je ne peux obtempérer aussi facilement, dès le premier ordre lancé. « Ouvre, je te dis ». « Non ». « Charles, c’est maman. Ouvre, s’il te plait, fais le pour moi. » Mais pourquoi devrais-je lui donner satisfaction, alors qu’elle est à l’origine de mes tourments et a de ce fait trahi ma confiance ? « Non, je ne sortirai pas. C’est ma chambre. Pas celle de Rosa. »

Une heure après, chaque partie campe sur ses positions. Ma mère a entamé tout à l’heure les négociations, en me proposant un roulement : Rosa changerait de chambre un mois sur deux. Bien entendu, j’ai refusé. Une fois que l’adversaire commence à lâcher prise, il faut au contraire exiger davantage, le coller au cou, lui sauter à la gorge. « Je veux avoir une chambre pour moi tout seul, mais pas celle-ci. Je veux la chambre de Laetitia. » Je savais par avance que cette revendication serait mal accueillie par l’intéressée, et, effectivement, Laetitia s’est mise à beugler à travers la porte en entendant mon exigence.

Mon père, qui avait disparu je ne sais où pendant quelques instants, sans doute au rez-de-chaussée – pour poursuivre malgré tout le déménagement, revient maintenant à la charge tel un taureau assoiffé de sang, en essayant de défoncer la porte puis, n’y parvenant pas, la serrure. Bien évidemment, tout cela n’est que simulation. Je n’imagine pas un instant qu’il ait réellement l’intention d’abattre cette porte qui doit valoir une petite fortune, ni même le mécanisme du verrou dont on peut supposer qu’il n’est pas de première facture… puisque nous sommes ici au Columbia Palace.

Environ une demi-heure plus tard, Messonnier, le concierge, est appelé à la rescousse. Pour une fois qu’il n’a pas les yeux rivés sur les caméras de vidéosurveillance, il se pourrait bien que des cambrioleurs tentent de se faire la main. A moins que Madame Messonnier ait pris le relais. Oui, c’est certainement le cas. Mais je m’égare… Messonnier informe mes parents que chaque chambre de l’appartement et d’ailleurs chaque chambre de chaque appartement du Columbia Palace, est conçue comme une « Panic Room » afin de pouvoir s’y réfugier en cas d’attaque atomique, de tentative d’homicide, ou de cambriolage. Il s’avère donc imposible de défoncer la porte ou de débloquer la serrure de l’extérieur. Même des pompiers devraient s’y prendre à plusieurs pour en venir à bout. « Mon petit, c’est le concierge, tu ne veux pas ouvrir ? » « Non ! ». Et c’est à ce moment la seule fois peut-être, de toute ma vie au Columbia palace, que j’ai eu envie de bénir Messonnier. « Bon, d’accord, tu ne veux pas ? Tu es sûr ? » « Non ! ». « Bon… » Et puis se tournant vers mes parents : « Mais pourquoi vous ne lui laissez pas sa chambre à ce petit ? » Silence de mort dans le couloir. Silence qui s’éternise. Je compte les secondes. Bon dieu, j’ai bien de la peine à y croire, mais je sens que l’intervention de Messonnier fait mouche. Le vent est en train de tourner en ma faveur, et Rosa devinant qu’elle va être sacrifiée sur l’autel de mon bonheur, éclate en sanglots.

Il a suffi que ma mère et mon père jurent, tel un seul et même être, de me laisser ma chambre, pour que je promette à mon tour de ne plus m’enfermer à double tour… et que la situation se débloque instantanément… en même temps que la serrure. « Tu ne refais plus jamais ça », vocifère mon père en attrapant un de mes bras à travers l’ouverture de la porte. « Plus jamais, promis. » Et bien, tout au long de nos dix années passées au Columbia Palace, mes parents n’ont jamais manqué à leur parole, et j’ai à peu près tenu ma promesse. A peu près seulement. Car je me suis fait une joie de raconter quelques mois ou quelques années plus tard à mes camarades de l’immeuble, le récit de mon exploit. Jamie Woodlee, le néo-zélandais du 24e étage, bloc A, porte 7, a bien tenté de m’imiter, pour de semblables raisons, mais étant donné que ses parents habitaient un trois pièces, il était peu vraisemblable qu’ils acceptent de remiser Jenny, sa petite sœur, dans le salon. Ou dans la cave. Echec total de l’opération.