A la recherche des 10 000 dollars (suite)

11 05 2011

L’occasion de revoir Martha ne s’est pas présentée de sitôt car durant plusieurs mois, je ne l’ai pas aperçue une seule fois, ni dans les allées de notre immeuble, le Columbia Palace, ni dans la rue. Pas de trace non plus de son bouledogue Wolfgang-Amadeus, ou de son mari, être effacé de toute façon, être transparent qui faisait peu de bruit voire pas de bruit du tout, de la même façon que les domestiques au service de la reine Martha, des philippines habituées à travailler en chaussons afin que leur pas ne claque pas contre le marbre de Carrare – et ne le raye pas non plus. Seule Martha, en définitive, était habilitée dans cette Maison à faire entendre ses cordes vocales et à déambuler avec des escarpins aux pieds.

Pas de trace. C’était comme si tout ce petit monde était parti précipitamment pour une destination inconnue, s’était volatilisé sans me dire au revoir, sans que j’en sois informé par une lettre, par un messager, par Messonnier le concierge en personne. Messonnier le concierge savait tout normalement, connaissait les plus petits détails de nos allées et venues dans l’immeuble. Sans doute tenait-il à jour un fichier électronique de sécurité, lui ou plutôt ses agents de sécurité, cachés du monde des habitants, dans une salle attenante au comptoir, des humains informatisés répertoriant chaque entrée et sortie de l’immeuble. Je n’en ai jamais eu la confirmation, et donc la certitude, mais cela ne veut pas dire pour autant que ce système opaque n’ait pas existé. Le soir en rentrant, le matin en partant, je n’osais pas demander à Messonnier s’il avait aperçu les Von Rubinstein-de Wolvogorine, en vrai ou bien sur l’une des caméras, ou bien encore à travers les yeux de son équipe de sécurité. M’aurait-il répondu si j’avais eu l’audace de lui poser la question ? Je ne le crois pas. Messonnier était bien trop jaloux de ses prérogatives, et puis de toute façon, lui et moi, nous ne nous retrouvions jamais sur des terrains de confiance mutuelle.

Les premiers jours et les premières semaines, j’ai considéré que le fait de ne pas croiser Martha relevait du pur hasard, elle prenait l’ascenseur de gauche pendant que je montais dans celui du milieu, ou alors elle empruntait le monte-charge de service de manière à éviter que Wolfgang-Amadeus n’aboient sur les habitants de l’immeuble, tous régulièrement pris en grippe, sans distinction d’âge, de sexe, d’orientation sexuelle ou de race… Avec le recul, je me dis que ce chien était sans doute l’être vivant le plus sensé de tout l’immeuble… Martha craignait par-dessus tout les conséquences d’une plainte collective des voisins contre son chien, ce qui risquait d’avoir pour effet, disait-elle, son expulsion immédiate de l’immeuble, voire une expulsion de Monaco, un retour forcé au pays (mais lequel?) et subséquemment un sévère redressement fiscal (mais émanant de quelle administration fiscale?) qui lui tomberait dessus comme le marteau et l’enclume ont enfoncé les russes, ajoutait-elle ; une sévère correction fiscale pour laquelle elle encourrait une peine de prison ferme, la condamnant, elle, sa famille et ses domestiques philippines, concluait-elle, à la ruine la plus totale… et à la plus grande infamie.

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