Dîner mortel chez Germain

7 05 2011

Un de mes amis parmi les meilleurs il n’y a encore pas si longtemps mais qui a depuis chuté dans mon classement imaginaire des personnes de mon entourage préférées de moi, a eu la primeur de quelques textes composant cette ébauche de livre, non pas que j’étais particulièrement curieux de son avis, mais comme il insistait pour découvrir ces lignes, je n’ai pas voulu contrarier son intérêt, fut-il simulé, et m’engager avec lui sur le terrain d’une nouvelle confrontation, ayant eu suffisamment d’occasions de nous opposer les mois précédents… et nous éloigner l’un de l’autre sérieusement, par suite de ces disputes.

Son appréciation, déclamée lors d’un dîner réunissant quatre personnes au total (moi compris), un dîner aux chandelles, dans un restaurant rempli de vieux et vieilles du 5e arrondissement, tout décatis, tout occupés à avaler, déglutir et – activité suprême – étaler leur savoir, ou restant muets par souci de ne pas s’ennuyer mutuellement, tel ce couple de retraités de l’édition, à qui l’on ne peut guère donner plus de six mois à vivre, lui souffrant manifestement des poumons, elle se tenant l’estomac à plusieurs reprises et tous deux assis à notre droite pour notre plus grand confort olfactif: il aurait mieux valu que des mots sortent de leur bouche pour couvrir les raclures des couverts sur leurs assiettes, ainsi que les gargouillements de l’estomac de Madame, et les vrombissements des poumons de Monsieur.

Monsieur, qui cache sa calvitie en phase terminale par une perruque, et Madame qui masque le masque de la mort par tout un échafaudage de maquillage, Monsieur qui suinte du nez et ne s’essuie plus par manque de force, Madame qui bâille aussi bruyamment qu’un lion rugissant, une fois par minute, j’ai compté, ce qui est beaucoup trop, ce qui a le don de m’indisposer, ce qui m’amène à la fixer du regard pour lui faire comprendre ma gêne, et face au redoublement de bâillements et l’accélération soudaine de la fréquence, je ne parviens plus à avaler mon plat, à écouter mes interlocuteurs, j’ai même du mal à respirer, je sombre dans une sorte de mélancolie, puis de micro-dépression, mon coeur souffre soudainement d’arythmie, ma santé est en danger, il faut que je fasse quelque chose, il faut que j’entre en scène, j’entre justement en scène, et quoi de mieux pour ne plus entendre quelqu’un que d’attirer son attention, Madame va m’entendre, oui, je lance immédiatement une conversation sur la tragédie sexuelle des femmes ménopausées, j’insiste sur leur problème de désertification, je pointe le problème, la conversation démarre, s’enchaîne, rebondit, les bâillements s’arrêtent, le regard de l’adversaire est fuyant, la bête est à terre, je reprends ma réflexion intérieure, je repars dans mes rêveries solitaires, Monsieur et Madame ont dû arrêter de consommer, de se sauter depuis une bonne dizaine d’années, me dis-je, à cause de Monsieur dont la tige, avec le temps, a fini par ressembler à un moignon. Mais Madame est peut-être également en cause. Madame s’est faite servir des moules. Je les fixe. Dans l’assiette, elles baignent dans une sauce au vin blanc persillé. Madame en extrait le contenu d’une dont la coquille est toute rocailleuse, et ramène le tas à sa bouche, en ce moment.

Je reviens à la réalité présente lorsqu’à tous, il ne nous reste que quelques bouchées pour terminer notre plat principal. Je suis le moins avancé. Mon loup est un lieu, et la fadeur du lieu m’ennuie, m’emmerde, donc je ne me sens plus de m’attarder dessus, je délaisse mon plat, et je m’enfile un verre de coca. Il est temps de se pencher sur mon entourage immédiat. En face de moi, P., cet ami qui a eu la primeur de mon livre et dont je ne suis plus très proche, et qui ce soir est en verve, et qui fait mille efforts, prend mille précautions inutiles pour me rendre sa compagnie agréable, de toute façon désagréable de mon point de vue, car fausse. À côté et de biais, deux écrivains connus d’eux-mêmes et de personne d’autre, inutile de citer leur nom, deux amis de P. que celui-ci tenait absolument à me présenter, pour une raison qui me restera mystérieuse à jamais. Je m’enfile d’autres gorgées de coca. P. balance, c’est une suite d’anecdotes sur son enfance à Monaco, mais c’est assez drôle et en même temps très touchant, dit-il en résumé à ses deux interlocuteurs qui font mine de s’intéresser tout particulièrement à mon univers de l’époque et de maintenant, comme s’il leur importait vraiment de le découvrir. Par politesse, mais aussi, je dois le dire, par ruse, afin de terminer aussi vite que possible cette conversation qui me semble tout à fait stérile et malvenue, j’explique en deux temps-trois mouvements ma démarche, avec suffisamment de mots et d’images pour qu’ils se sentent rassasiés et que la discussion débouche sur une autre voie que celle qui mène à moi. Je puis maintenant sortir de la scène et me retirer en coulisses.

P. n’a rien compris à mon livre, me dis-je à part moi. Je les laisse achever leur assiette de viande et m’abreuve de coca pour passer le temps. Parfois, je figure ma présence, je lâche un « oui » ou bien à la limite un « non » mais plus souvent un « oui » car un « non » nécessite trop souvent une explication et je n’ai pas de temps devant moi pour fournir des explications, d’autant que le temps est compté et que j’ai déjà eu, ce soir, deux heures à tuer au moins, ce qui fait beaucoup pour le sablier de toute ma vie.

Arrive le dessert. Bien entendu, pour hâter le pas, je n’en ai pas commandé, les deux amis de P. n’en voulaient pas non plus, mais P. les a quasiment forcés à demander la carte des desserts, d’où une dizaine de minutes supplémentaires d’attente, car le service est bien lent Chez Germain où d’ailleurs pas un membre du personnel ou de la Direction ne s’appelle Germain (je me suis renseigné à ce sujet)… et puis encore quinze minutes de patience dans la vue puisqu’il a fallu attendre la réception des mousses au chocolat (quelle manie étrange que de prendre toujours la même chose !). Je me replonge dans mon livre… mon livre… mon livre est une suite logique de réminiscences liées à mon enfance à Monaco, à ma sexualité précoce, au fonctionnement politique de l’immeuble dans lequel j’habitais, à ma relative proximité avec la famille princière, au rejet de mon père, à la faillite économique de ma famille, à ma croyance ou plutôt à ma certitude absolue d’être un nouveau Jésus et donc le frère de celui-ci, et après la découverte de ma véritable nature, à la déroute psychologique qui s’en est suivie.

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