A la recherche des 10 000 dollars (suite)

14 05 2011

Depuis plusieurs jours, le matin, j’en avais assez d’utiliser les ascenseurs ; il fallait toujours patienter quelques minutes le temps qu’un de ces appareils se libère, et une fois que des portes s’ouvraient, dire bonjour aux habitants présents sous peine d’être dénoncé au concierge ou bien aux voisins de pallier qui n’allaient pas manquer de rapporter ces soit-disants incidents à mes parents. Il fallait aussi subir un haut-le-coeur en raison de la vitesse de démarrage du système de propulsion. Je me souviens que ma grand-mère parisienne, en villégiature chez nous, avait cru mourir d’une crise cardiaque le premier jour de sa venue. Messonnier nous avait prévenus de son arrivée par téléphone et j’étais descendu la chercher dans le hall d’entrée. Oh que z’est beau, z’est luxueux, dît-elle, les yeux écarquillés et la tête relevée vers le plafond, émerveillée par tous les ornements du hall d’entrée du Columbia Palace. Comment ton père peut vous payer za? Qu’est-ze qu’il a encore magouillé? Oh nicht! Oh yeah! Z’est un connarde ton père, ajouta-t-elle alors que nous montions dans l’ascenseur. Mais presque par mégarde, au lieu d’appuyer sur le bouton 2, mon doigt effleura le bouton 33. Et le cadran, quasiment tactile, fut sensible à mon frôlement. C’est ainsi que le système de propulsion aussi puissant que celui d’une fusée, se mit en position maximale, car au moins autant que ma grand-mère, j’eus à ce moment une véritable sensation de décoller. Arrête l’ascenzeur, supplia-t-elle d’une faible voix en se tenant d’une main le thorax, et en s’agrippant à la rampe de l’autre main. Yeux dégommés, peau étirée, mâchoire dégoulinante… son visage exprimait une sensation de frayeur absolue, semblable à celui d’un être humain en train de sauter dans le vide. Mais nous étions déjà montés jusqu’aux 17e, 18e, 19e étage (et ainsi de suite), en moins de temps qu’il ne faut pour le penser ; cela va sans dire, je ne pouvais décemment pas stopper l’ascenseur en si bon chemin et, donc, nous continuâmes notre voyage jusqu’au terminus. Diling, sonna l’ascenseur pour nous prévenir de l’ouverture imminente des portes. Quelques instants furent évidemment nécessaires à Birgit pour reprendre son souffle et ses esprits. Je vais… utiliser… les ezcaliers… pour redezendre… peut-être, proposa-t-elle tout essouflée. Tu m’accompagnes… n’est-ze pas? Non, je reprends l’ascenseur avec tes bagages. Ah oui, mes bagages… je les avais oubliés, oh nicht, oh yeah, marmona-t-elle. Et puis un terrible coup du sort eut raison de son repli… les portes se refermèrent sur ma grand-mère, car entre-temps, un habitant des étages inférieurs avaient appelé l’ascenseur et, tout à fait prisonniers de cette machine infernale, nous étions déjà repartis pour un sacré tour de manège.

Donc, depuis plusieurs jours, plusieurs semaines, j’en avais assez d’emprunter l’ascenseur… je m’étais en quelque sort lassé. Et comme nous habitions le deuxième étage, cela ne me coûtait pas grand chose sur le plan physique de descendre deux étages le matin pour aller à l’école, et de les remonter le soir pour rentrer chez moi. Un jeudi vers 8 heures – je me souviens précisément que c’était un jeudi matin -, je passais par le couloir menant au vide-ordures et aux escaliers, celui qui fait aussi la jonction entre les deux tours du Columbia Palace, et avant de descendre, je jetai un sac volumineux (un de plus) qui n’allait pas manquer de boucher le conduit (une fois encore ), ce qui en retour ne manquerait pas d’exaspérer (à nouveau) le voisinage des étages supérieurs, ainsi que Messonnier, le concierge, et Ramon, le chef de l’équipe de nettoyage. Ramon avait fait placarder dans tous les ascenseurs le message suivant : « le vide-ordure de la Tour A ayant été à nouveau bouché, nous demandons à tous les habitants de garder leurs poubelles chez eux, dans l’attente qu’une équipe d’intervention résolve le problème. » Sans doute que Messonnier était derrière ce petit mot. Ramon ne savait pas fabriquer de si belles phrases. D’origine argentine, il faisait plein de fautes de français à l’oral, et puis il était de nature bourrue. Le ton policé de ces avertissements ne lui ressemblait donc pas du tout.

Quelques jours plus tard, un nouvel avertissement fut affiché dans les ascenseurs : « le conduit du vide-ordures est encore bouché… au niveau du deuxième étage. Nous demandons aux aimables locataires de bien vouloir être vigilants. Dans l’attente d’une intervention demain matin, veuillez conserver les poubelles chez vous », etc.. Une autre semaine passa, et dans les ascenseurs, ainsi que sur les portes vitrées du hall d’entrée, pour marquer le coup, l’avertissement se fit cette fois bien plus clair et menaçant. C’était en fait une véritable lettre adressée aux milliers d’habitants que comptait à l’époque le Columbia Palace : « nous savons désormais que des locataires du deuxième étage de la Tour A s’amusent à jeter des sacs poubelles trop volumineux, ce qui bloque le conduit du vide-ordures et empêche tous les locataires de la Tour A de jeter leurs ordures. Certains locataires de la Tour A, aux deuxième, troisième, et quatrième étages se plaignent du manque de civisme des habitants des étages élevés qui jettent malgré tout leurs ordures. Les poubelles restant bloquées, une odeur nauséabonde a envahi les escaliers ainsi que les halls des bas étages. Mais des habitants de la tour jumelle se plaignent également du fait que des habitants de la tour A viennent utiliser leur vide-ordures. Nous rappelons donc que le conduit de vide-ordures de la Tour B est uniquement réservé aux habitants de la Tour B. Dans l’attente que le problème soit résolu, et en l’absence de certitudes quant à l’identité du ou des fautifs, nous demandons à l’ensemble de nos aimables locataires de faire preuve de la plus grande vigilance et de respecter le règlement du Columbia Palace. A défaut, la clause de résiliation automatique du bail pourra être…. » Sachant que ledit règlement était imposé aux habitants dès leur arrivée dans les lieux, sans qu’on leur ait jamais demandé leur avis.

Puisque je risquais gros si jamais je me faisais attraper, et puisqu’à travers moi mes parents risquaient gros, j’eus un soir avant de me coucher l’idée merveilleuse d’aller jeter nos ordures au quatrième étage, histoire de noyer le poisson et de me laver de tout soupçon, si tenté que quelqu’un eut l’idée saugrenue de me soupçonner. A vrai dire, seule ma mère se posait des questions. Je rembourrais des sacs poubelles qu’elle-même préparait avec précaution, en y ajoutant quantité de déchets volumineux, ou bien s’il n’y avait plus de déchet à jeter, quelques affaires appartenant à mes soeurs, et parfois, se rendant compte que les sacs étaient trop plein, ma mère me grondait, les rouvrait, ne comprenait pas qui avait bien pu jeter tel jouet et remettait de l’ordre dans nos ordures. Mais la plupart du temps, fort heureusement, elle ne se rendait compte de rien, car c’était le matin après qu’elle soit partie au travail, que j’opérais. Et puis, il suffisait que je l’assure de mon honnêteté pour que ma mère me croie digne de confiance.

Le lendemain matin, comme prévu, juste avant d’aller à l’école, je montai au quatrième pour jeter nos ordures, et là, divine surprise, en passant dans le couloir qui mène au vide-ordures – et qui fait la jonction entre les deux tours du Columbia Palace, j’aperçus droit devant moi une habitante que je n’avais plus croisé depuis des lustres : Martha Von Rubinstein-de Wolvogorine, affublée de son bouledogue. My god, chéri, que fais-tu ici?, me demanda-t-elle. Heureusement, après quelques inévitables hésitations, je me sauvai très brillamment de ce traquenard. C’est ma mère qui m’a dit de jeter ici nos poubelles, comme ça personne ne pourra nous accuser de boucher le vide-ordures. Le chien reniflant mes sacs: Wolfgang-Amadeus, das ist fini, ok? Fini ! Listen to mammy, ok! Bon, mon chéri, je te crois, mais il ne faut pas rester ici… Wolfgang-Amadeus ! Tu sais, mon chéri, oh comme tu es beau coiffé comme ça, mon chéri, vient embrasser ta petite Martha… Tu sais, il ne faut pas venir ici. Moi je sais que tu es incapable de faire ça, mais moi je te connais. Tu sais mon chéri, avec les autres habitants des étages élevés, nous faisons des rondes… Wolfgang-Amadeus, come here ! Mon chéri, tu sais, c’est mon tour de faire la ronde, donc, je regarde à tous les étages. Mais je sais que ça ne peut pas être toi le coupable. Oh viens embrasser ta Martha, ta deuxième maman. Tiens, demain, en rentrant de l’école, tu veux venir chez moi boire un bon whisky ? Viens voir ta petite Martha de temps en temps, hein… Wolfgang-Amadeus ! Das ist fini ! Oh, mon chéri, pourquoi tu ne viens jamais sonner à ma porte?

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A la recherche des 10 000 dollars (suite)

11 05 2011

L’occasion de revoir Martha ne s’est pas présentée de sitôt car durant plusieurs mois, je ne l’ai pas aperçue une seule fois, ni dans les allées de notre immeuble, le Columbia Palace, ni dans la rue. Pas de trace non plus de son bouledogue Wolfgang-Amadeus, ou de son mari, être effacé de toute façon, être transparent qui faisait peu de bruit voire pas de bruit du tout, de la même façon que les domestiques au service de la reine Martha, des philippines habituées à travailler en chaussons afin que leur pas ne claque pas contre le marbre de Carrare – et ne le raye pas non plus. Seule Martha, en définitive, était habilitée dans cette Maison à faire entendre ses cordes vocales et à déambuler avec des escarpins aux pieds.

Pas de trace. C’était comme si tout ce petit monde était parti précipitamment pour une destination inconnue, s’était volatilisé sans me dire au revoir, sans que j’en sois informé par une lettre, par un messager, par Messonnier le concierge en personne. Messonnier le concierge savait tout normalement, connaissait les plus petits détails de nos allées et venues dans l’immeuble. Sans doute tenait-il à jour un fichier électronique de sécurité, lui ou plutôt ses agents de sécurité, cachés du monde des habitants, dans une salle attenante au comptoir, des humains informatisés répertoriant chaque entrée et sortie de l’immeuble. Je n’en ai jamais eu la confirmation, et donc la certitude, mais cela ne veut pas dire pour autant que ce système opaque n’ait pas existé. Le soir en rentrant, le matin en partant, je n’osais pas demander à Messonnier s’il avait aperçu les Von Rubinstein-de Wolvogorine, en vrai ou bien sur l’une des caméras, ou bien encore à travers les yeux de son équipe de sécurité. M’aurait-il répondu si j’avais eu l’audace de lui poser la question ? Je ne le crois pas. Messonnier était bien trop jaloux de ses prérogatives, et puis de toute façon, lui et moi, nous ne nous retrouvions jamais sur des terrains de confiance mutuelle.

Les premiers jours et les premières semaines, j’ai considéré que le fait de ne pas croiser Martha relevait du pur hasard, elle prenait l’ascenseur de gauche pendant que je montais dans celui du milieu, ou alors elle empruntait le monte-charge de service de manière à éviter que Wolfgang-Amadeus n’aboient sur les habitants de l’immeuble, tous régulièrement pris en grippe, sans distinction d’âge, de sexe, d’orientation sexuelle ou de race… Avec le recul, je me dis que ce chien était sans doute l’être vivant le plus sensé de tout l’immeuble… Martha craignait par-dessus tout les conséquences d’une plainte collective des voisins contre son chien, ce qui risquait d’avoir pour effet, disait-elle, son expulsion immédiate de l’immeuble, voire une expulsion de Monaco, un retour forcé au pays (mais lequel?) et subséquemment un sévère redressement fiscal (mais émanant de quelle administration fiscale?) qui lui tomberait dessus comme le marteau et l’enclume ont enfoncé les russes, ajoutait-elle ; une sévère correction fiscale pour laquelle elle encourrait une peine de prison ferme, la condamnant, elle, sa famille et ses domestiques philippines, concluait-elle, à la ruine la plus totale… et à la plus grande infamie.





A la recherche des 10 000 dollars

10 05 2011

Je n’ai jamais écouté personne ou alors vraiment très peu de monde et pour peu de choses et en très peu d’occasions ; quand cela s’est avéré nécessaire, voire vital, j’ai fait mine d’écouter pour laisser croire qu’écouter m’était une activité possible, car dans la réalité, cela m’a toujours indisposé de devoir écouter. Écouter, cela signifie pour moi se rabaisser, se soumettre. A la limite, je suis capable d’entendre ce que l’on me dit ou ce que l’on a à me dire. Entendre d’une vague oreille. Mais vraiment, devoir écouter et en quelque sorte offrir toute son attention, arrêter toute autre activité, y compris mentale pour laisser place à l’écoute, et par là s’abandonner totalement aux exigences de l’autre, il n’y a vraiment rien de pire, rien de plus atroce. Quand j’écoute, quand j’y suis forcé, car autrement je n’écoute pas, j’ai l’impression de ne plus exister, j’ai l’impression qu’on me vole mon existence, qu’on m’impose une autre vie, et d’autres visions que les miennes. Et c’est peine perdue, ça ne peut de toute façon pas fonctionner, puisque je suis bien incapable d’écoute. Est-ce un hasard si…? Non, bien entendu, ce n’est pas un hasard si ce verbe que je ne veux même plus écrire ou prononcer dans ma tête, maintenant que je viens de l’écrire et qu’il vient de me tracasser une fois de plus et de trop, ce n’est pas du tout un hasard, c’est même logique et attendu qu’il s’emploie beaucoup à l’impératif, et que les pères de familles et les chefs d’Etat en soient les premiers utilisateurs, les uns exerçant à peu près le même rôle que les autres, à savoir un rôle d’autorité fondé sur l’écoute forcée.

Aussi quand mes parents m’ont gentiment suggéré de m’éloigner de Martha Von Rubistein de Wolvogorine, prétextant qu’elle me manipulait dangereusement et menaçait quasiment mon intégrité mentale, cherchait à m’éloigner d’eux et de toute ma famille, soeurs, oncles, tantes et neveux, et me lançait de la poudre aux yeux pour m’attirer dans un guet-apens par mille délicates attentions et une flopée de petits cadeaux, comme cette fascinante voiture téléguidée ramenée d’un voyage en URSS… qui n’a jamais fonctionné et qui à elle seule symbolisait toute la déchéance, la décrépitude de ce pays fantastique où Martha avait des habitudes ; mais aussi et peut-être surtout, par leurs paroles pleines de sous-entendus, mes parents voulaient me faire comprendre qu’à travers ma présence dans son environnement immédiat, Martha cherchait à combler un cruel manque d’enfant, notre concierge Messonnier ayant raconté qu’elle avait fait quatre fausses couches au cours de sa vie, à cause d’un certain penchant pour l’alcool (il la surnommait d’ailleurs la poivrot du 28e étage) et moi ayant cru qu’elle s’était mise de « fausses couches », à cause de fuites urinaires par exemple ; oui, lorsque j’ai dû écouter un soir à table toutes ces recommandations, je me suis bien gardé de contrarier leur plan, de leur répondre, de les laisser douter de ma fidélité et de la confiance qu’ils pouvaient placer en moi. Non… je suis allé sur leur propre terrain, celui du sous-entendu et j’ai sous-entendu que je m’éloignerais de Martha et de son bouledogue Wolfgang-Amadeus et qu’ils pouvaient bien entendu compter sur moi. Mais tout cela n’était que cinéma, ou plutôt théâtre et jeu de mime. J’ai fait mine d’écouter d’une oreille attentive alors que mon cerveau cherchait déjà le meilleur moyen de reprendre contact avec celle dont j’étais rapidement devenu le favori. Car il va sans dire qu’aucun enfant ne faisant autant d’effet à Martha que moi.





Dîner mortel chez Germain

7 05 2011

Un de mes amis parmi les meilleurs il n’y a encore pas si longtemps mais qui a depuis chuté dans mon classement imaginaire des personnes de mon entourage préférées de moi, a eu la primeur de quelques textes composant cette ébauche de livre, non pas que j’étais particulièrement curieux de son avis, mais comme il insistait pour découvrir ces lignes, je n’ai pas voulu contrarier son intérêt, fut-il simulé, et m’engager avec lui sur le terrain d’une nouvelle confrontation, ayant eu suffisamment d’occasions de nous opposer les mois précédents… et nous éloigner l’un de l’autre sérieusement, par suite de ces disputes.

Son appréciation, déclamée lors d’un dîner réunissant quatre personnes au total (moi compris), un dîner aux chandelles, dans un restaurant rempli de vieux et vieilles du 5e arrondissement, tout décatis, tout occupés à avaler, déglutir et – activité suprême – étaler leur savoir, ou restant muets par souci de ne pas s’ennuyer mutuellement, tel ce couple de retraités de l’édition, à qui l’on ne peut guère donner plus de six mois à vivre, lui souffrant manifestement des poumons, elle se tenant l’estomac à plusieurs reprises et tous deux assis à notre droite pour notre plus grand confort olfactif: il aurait mieux valu que des mots sortent de leur bouche pour couvrir les raclures des couverts sur leurs assiettes, ainsi que les gargouillements de l’estomac de Madame, et les vrombissements des poumons de Monsieur.

Monsieur, qui cache sa calvitie en phase terminale par une perruque, et Madame qui masque le masque de la mort par tout un échafaudage de maquillage, Monsieur qui suinte du nez et ne s’essuie plus par manque de force, Madame qui bâille aussi bruyamment qu’un lion rugissant, une fois par minute, j’ai compté, ce qui est beaucoup trop, ce qui a le don de m’indisposer, ce qui m’amène à la fixer du regard pour lui faire comprendre ma gêne, et face au redoublement de bâillements et l’accélération soudaine de la fréquence, je ne parviens plus à avaler mon plat, à écouter mes interlocuteurs, j’ai même du mal à respirer, je sombre dans une sorte de mélancolie, puis de micro-dépression, mon coeur souffre soudainement d’arythmie, ma santé est en danger, il faut que je fasse quelque chose, il faut que j’entre en scène, j’entre justement en scène, et quoi de mieux pour ne plus entendre quelqu’un que d’attirer son attention, Madame va m’entendre, oui, je lance immédiatement une conversation sur la tragédie sexuelle des femmes ménopausées, j’insiste sur leur problème de désertification, je pointe le problème, la conversation démarre, s’enchaîne, rebondit, les bâillements s’arrêtent, le regard de l’adversaire est fuyant, la bête est à terre, je reprends ma réflexion intérieure, je repars dans mes rêveries solitaires, Monsieur et Madame ont dû arrêter de consommer, de se sauter depuis une bonne dizaine d’années, me dis-je, à cause de Monsieur dont la tige, avec le temps, a fini par ressembler à un moignon. Mais Madame est peut-être également en cause. Madame s’est faite servir des moules. Je les fixe. Dans l’assiette, elles baignent dans une sauce au vin blanc persillé. Madame en extrait le contenu d’une dont la coquille est toute rocailleuse, et ramène le tas à sa bouche, en ce moment.

Je reviens à la réalité présente lorsqu’à tous, il ne nous reste que quelques bouchées pour terminer notre plat principal. Je suis le moins avancé. Mon loup est un lieu, et la fadeur du lieu m’ennuie, m’emmerde, donc je ne me sens plus de m’attarder dessus, je délaisse mon plat, et je m’enfile un verre de coca. Il est temps de se pencher sur mon entourage immédiat. En face de moi, P., cet ami qui a eu la primeur de mon livre et dont je ne suis plus très proche, et qui ce soir est en verve, et qui fait mille efforts, prend mille précautions inutiles pour me rendre sa compagnie agréable, de toute façon désagréable de mon point de vue, car fausse. À côté et de biais, deux écrivains connus d’eux-mêmes et de personne d’autre, inutile de citer leur nom, deux amis de P. que celui-ci tenait absolument à me présenter, pour une raison qui me restera mystérieuse à jamais. Je m’enfile d’autres gorgées de coca. P. balance, c’est une suite d’anecdotes sur son enfance à Monaco, mais c’est assez drôle et en même temps très touchant, dit-il en résumé à ses deux interlocuteurs qui font mine de s’intéresser tout particulièrement à mon univers de l’époque et de maintenant, comme s’il leur importait vraiment de le découvrir. Par politesse, mais aussi, je dois le dire, par ruse, afin de terminer aussi vite que possible cette conversation qui me semble tout à fait stérile et malvenue, j’explique en deux temps-trois mouvements ma démarche, avec suffisamment de mots et d’images pour qu’ils se sentent rassasiés et que la discussion débouche sur une autre voie que celle qui mène à moi. Je puis maintenant sortir de la scène et me retirer en coulisses.

P. n’a rien compris à mon livre, me dis-je à part moi. Je les laisse achever leur assiette de viande et m’abreuve de coca pour passer le temps. Parfois, je figure ma présence, je lâche un « oui » ou bien à la limite un « non » mais plus souvent un « oui » car un « non » nécessite trop souvent une explication et je n’ai pas de temps devant moi pour fournir des explications, d’autant que le temps est compté et que j’ai déjà eu, ce soir, deux heures à tuer au moins, ce qui fait beaucoup pour le sablier de toute ma vie.

Arrive le dessert. Bien entendu, pour hâter le pas, je n’en ai pas commandé, les deux amis de P. n’en voulaient pas non plus, mais P. les a quasiment forcés à demander la carte des desserts, d’où une dizaine de minutes supplémentaires d’attente, car le service est bien lent Chez Germain où d’ailleurs pas un membre du personnel ou de la Direction ne s’appelle Germain (je me suis renseigné à ce sujet)… et puis encore quinze minutes de patience dans la vue puisqu’il a fallu attendre la réception des mousses au chocolat (quelle manie étrange que de prendre toujours la même chose !). Je me replonge dans mon livre… mon livre… mon livre est une suite logique de réminiscences liées à mon enfance à Monaco, à ma sexualité précoce, au fonctionnement politique de l’immeuble dans lequel j’habitais, à ma relative proximité avec la famille princière, au rejet de mon père, à la faillite économique de ma famille, à ma croyance ou plutôt à ma certitude absolue d’être un nouveau Jésus et donc le frère de celui-ci, et après la découverte de ma véritable nature, à la déroute psychologique qui s’en est suivie.