Premiers incidents au Columbia Palace

8 03 2011

Je prends un des ascenseurs du Columbia Palace avec ma mère et ma sœur. Le jeudi de la deuxième semaine de janvier. Nous partons en même temps, ma sœur et moi pour l’école, ma mère pour son travail. Il est 8 heures 12, indique l’horloge du hall. 8 heures 12. La caméra filme dans notre direction. Je reste sage, plus sage que si ma mère avait été seule à nous surveiller. L’ascenseur arrive. Les portes s’ouvrent. Une autre caméra pointe dans notre direction.

– Bonjour…allez, entrez, les enfants. Charles, dépêche-toi.
– Il n’y a pas de place, maman.
– Mais, si, regarde, tu vois, les portes se referment.

Une dame, portant un manteau de fourrure qui tombe sur le sol, une dame grande et sûre d’elle, arrogante, une fausse rousse, âgée d’une cinquantaine d’années, qui s’apprête à récupérer une jaguar verte décapotable toujours garée devant le Columbia Palace, un modèle 1982 avec lequel elle emmène sa fille au collège, sa fille de douze ans :

– Vous n’avez pas dit bonjour, madame.

– Si, j’ai dit bonjour.

– Vous, oui, mais pas vos enfants.

– Ah, excusez-nous…

Guilia Perrone nous laisse sortir de l’ascenseur. Non par politesse mais pour que l’on s’éloigne d’elle. Je sais très bien ce qu’elle a fait ensuite. Je le sais, parce que j’ai ralenti ma marche, et parce que je me suis retournée pour guetter la scène, à l’abri d’une colonne. Et ce qui s’est passé après coup m’a conforté dans mon imagination, mon rêve de la scène suivante…

A travers la vitre et les portes automatiques de l’entrée, je la vois, je la suis. Ses escarpins dorés claquent sur le marbre. A cause de ses talons hauts. Clac clac clac. Son manteau ondule et tournoie en fonction des mouvements de sa marche et de son corps et montrent les reflets voluptueux et divergents de la fourrure de loups de Sibérie, trois ou quatre qui ont été dépecés à la machette pour l’habiller en hiver quand il fait 15°c. Ses cheveux montent sur sa tête comme un gratte-ciel et flottent dans l’air et tombent sur son front et sur le col de son manteau et s’agitent tels des vaguelettes grâce aux effets d’un puissant cosmétique vaporisé tout à l’heure, dans la salle de bain de son appartement situé au 27e étage, bloc A, appartement E. Et sa fille la suit comme un chien. Un petit chien qui attend toujours derrière et qui a l’avantage de ne pas devoir être tenu en laisse. Maya, une jeune starlette qui comme toute starlette digne de ce nom, ne sait pas faire grand chose, ne dit presque rien sans l’accord de son impresario, sa mère.

Au sortir de l’ascenseur et au détour du couloir, les deux femmes s’approchent du comptoir. Et c’est ainsi que ça va commencer. Au bruit des bijoux multicolores et au claquement des escarpins, Messonnier relève sa tête et son regard, jusqu’alors engouffré dans le labyrinthe de la vidéo-surveillance du Columbia Palace :

– Vous les connaissez, Messonnier ?
– Ah, Madame Perrone, bonjour. De qui parlez-vous ?
– Ils viennent de passer.
– Je n’ai pas…
– Là, regardez un peu. Ils étaient dans l’ascenseur avec nous.
– Ah oui. Oui, ils habitent au deuxième. Ils vienennt d’arriver.
– Oui, c’est eux, ils sont montés au deuxième. Leurs enfants sont très mal élevés, Messonnier. Ils ne disent pas bonjour.
– Ah bon ?
– Quel est leur nom de famille ?
– Comman.
– Comman… Je les ai vus errer dans le couloir du vide-ordures, l’autre jour… vous savez bien, je vous en ai parlé. C’est eux que j’ai vu. Qu’est-ce qu’ils faisaient dans le vide-ordures du 27e étage alors qu’ils habitent au deuxième?
– Oui, au deuxième.
– Pourquoi les habitants du deuxième viendraient jeter leurs ordures au 27e ? Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Ils jouaient… ce sont des enfants…
– Alors qu’ils aillent jouer chez eux, au deuxième !
– Mais si vous voulez, Madame Perrone, nous ferons attention, grâce aux caméras.

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