Je suis le fils de Dieu

27 02 2011

Trois jours à peine après notre arrivée à Monaco, je débute l’école. Le premier lundi de janvier. Mes parents ayant eu la bonne idée de déménager au milieu de l’année scolaire, je dois m’adapter en quelques jours seulement à un nouveau monde, très différent par ses règles et ses coutumes de celui que j’ai connu à Paris – à l’école de la Bienfaisance pour être plus précis. La difficulté, pour moi, est d’arriver en territoire conquis, tout le monde ayant déjà trouvé sa place et ses marques depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Je débarque donc au milieu de l’aventure et dois m’insérer parmi les groupes d’amis, me faire à de nouveaux codes, forcer ma nature timide et complexé, participer autant que faire se peut aux conversations – aussi futiles soient-elles, et essayer de susciter l’intérêt. Je n’en ai pas particulièrement envie. Mais maman m’a bien expliqué que je n’avais pas le choix, que notre adaptation à Monaco en dépendait et qu’elle aussi (ainsi d’ailleurs que papa) allait passer par une phase difficile à son travail, avant que tout ne rentre dans l’ordre. « Tu verras, tu te feras de nouveaux amis », m’assure-t-elle en s’agenouillant pour se mettre à ma hauteur et m’embrasser sur le front.

Je passe pour la première fois le portail et traverse cette cour ensoleillée située en avant du bâtiment, et je sens qu’au fur et à mesure que nous avançons, ma mère, le frère Dumont – Directeur de l’école – et moi-même, tous les regards se tournent et convergent dans notre direction. Alors, pour ne pas croiser ces ondes, que j’imagine forcément négatives, et pour trouver un paysage neutre où poser mon regard, en même temps qu’un but ultime à atteindre, un endroit où je vais pouvoir me réfugier, je m’appesantis sur le bâtiment et, n’ayant aucune autre idée à l’esprit, demande bêtement à ma mère si c’est bien là ma nouvelle école. « Oui, oui, c’est ici. » Au cas où je pourrais encore en douter.

Nous passons par un couloir, puis entamons l’ascension de deux étages, sous la supervision de caméras de vidéo-surveillance, pas aussi sophistiquées qu’au Columbia Palace, mais tout de même suffisamment avancées – sur le plan technologique – pour nous suivre à la trace. « Je vais te présenter à ta nouvelle classe et ta maman viendra te chercher ce soir… Rémi… », annonce sévèrement, et de sa voix rauque et dure, le Frère Dumont, un vieux monsieur qui n’a pas dû rire plus de deux ou trois fois tout au long de son interminable existence. Je parierais même 100 dollars à la roulette russe qu’il n’a pas poussé de cri au moment de venir au monde et qu’il faisait déjà la gueule, dès la première seconde, inquiétant parents, médecins et infirmières. « Oui », osé-je tout tremblotant. « Il s’appelle Charles », tente vaillamment ma mère. Mais, comme agacé de devoir réagir et ouvrir à nouveau sa bouche, le frère Dumont ne prête aucune attention à l’information essentielle qui vient de lui être dévoilée et se contente de tendre sa main pour appuyer ses mots, et de nous dire : « C’est cette classe ». » « Salaud », me dis-je à cet instant en mon cerveau alors que je passe la porte et découvre tout d’un coup, en un éclair, des visages étrangers et des dizaines d’yeux ébahis.

Un maître, presque aussi âgé que Dumont, ordonne aux élèves de se lever. Et instantanément, machinalement, la salle de classe toute entière se lève. Moi, déjà mégalomane, je pense vaguement que c’est en mon honneur, que ces inconnus veulent déjà me témoigner leur respect ainsi que leur amitié. « Asseyez-vous », éructe le Frère Dumont. Ma mégalomanie, ou pour me situer un cran en-dessous, ma fierté, en prend immédiatement un rude coup. La réalité est que le frère pétrifie le jeune individu jusqu’à la moelle et par le moindre de ses gestes ou de ses paroles, suscite la robotisation des enfants. Dumont, poursuivant sur le même ton : « Voici Rémi qui vient de Paris. Il sera votre nouveau camarade de classe pour le reste de l’année. Accueillez-le… Je compte sur vous ». Silence de mort dans la salle. A ce moment, et bien que je ne me sois jamais trouvé en situation, je puis affirmer avec certitude qu’un cercueil contenant un cadavre fait un peu plus de bruit qu’une salle de classe recevant la visite de Dumont. « Est-ce qu’ils sont sages ce matin Frère Angelo ? » Après une courte hésitation : « Oui… sauf deux ou trois », répond le maître d’école avec une certaine assurance. Alors, accompagnée par des yeux sortis de leur orbite, la voix de Dumont, redoublant de volume : « Attention ! »

***

J’ai dû m’asseoir à la seule table disponible, face au bureau de Frère Angelo, puis me présenter une nouvelle fois à la classe – non sans peine, en baragouinant nom, prénom, âge et provenance. J’ai aussi été d’une certaine manière forcé d’écrire mon prénom sur une étiquette ; sans doute Frère Angelo éprouve-t-il quelques difficultés de mémorisation. Et maintenant qu’il a le dos tourné, occupé qu’il est à distribuer des feuilles en prévision de la prochaine leçon, j’en profite pour faire connaissance, d’un simple regard, avec mon entourage immédiat. A ma droite, une fille déjà formée : Lydia, qui plus tard, dans les vestiaires de la gym ou de la piscine, se révèlera complètement nymphomane, imitant en cela son pendant masculin : Marwan, caché quelque part dans le fond de la classe. A côté d’elle, Leonardo, un séducteur invétéré résistant au charme de toutes pour mieux les attirer à lui, un italien possédant au moins autant d’argent que ses parents, et n’hésitant pas à dépenser sans compter – et à le faire savoir plus que de raison. A ma gauche, Keanu, aussi mou qu’un soufflet au fromage écroulé sur lui-même, un grec comme son nom ne l’indique pas, très rapidement connu pour ses penchants mythomaniaques. Deux jours à peine après mon arrivée, j’étais déjà informé du fait que son père possédait une dizaine de satellites voltigeant dans les airs au-dessus de nos têtes.

Hélas, mille fois hélas… à mon grand désarroi, le premier cours porte sur le catéchisme et, plus particulièrement, sur les tourments de la vie de Joseph et Marie dont j’ignore à peu près tout. Il est vrai que mes parents ne sont pas les plus pieux au monde et que jusqu’à présent, je ne me suis guère montré assidu à la messe. En fait, en huit ans de vie sur cette planète, je me suis contenté de pénétrer à diverses reprises dans l’église de la Madeleine à Paris pour souffler et éteindre un par un tous les cierges allumés. C’est dire. Mais comme maman m’a incité à participer et à lever la main à la moindre occasion, je m’exécute en dépit de mon extrême ignorance. « Lesquels d’entre vous savent qui sont Marie et Joseph? Qui sont donc Marie et Joseph ? », demande Frère Angelo. Je lève immédiatement la main. Et là, il me suffit d’un simple balayage vertical pour réaliser que je suis seul à m’intéresser à la question et que toute intervention dans le débat serait mal considérée par mes nouveaux camarades. Lydia, notamment, pose des yeux accusateurs sur moi et fronce les sourcils. Alors, en toute logique, je commence subrepticement à abaisser mon bras, dans l’espoir de ne pas avoir été remarqué, et tout en concluant que Frère Angelo n’est pas davantage populaire que ne doit l’être son comparse Dumont. « Oui, Charles ? » Ah ! C’est donc bel et bien mon tour ; il est trop tard… Après une plongée dans des souvenirs aussi lointains qu’obscurs, après quelques secondes d’intenses réflexions – pour être absolument certain de ne pas sortir une énormité, je réponds : « C’est eux qui ont créé Jésus. » Frère Angelo me toise, et puis, ne voulant sans doute pas trop s’aventurer sur le terrain ô combien glissant vers lequel j’ai tenté en toute innocence de l’amener – ni me brusquer alors que nous ne sommes encore qu’au tout début de notre relation : « quelqu’un d’autre ? ».

A la fin de cette après-midi toute entière vouée à l’enseignement de la religion, je ne suis pas pour autant soulagé d’en finir. Il est déjà 16 heures 30 et Angelo annonce de sa voix de stentor que « les trois prochaines séances seront consacrées à la vie de Jésus ». Ce qui ne soulève pas l’enthousiasme général dans la salle de classe, loin s’en faut. Cependant, même si je ne le sais pas encore au moment où ce merveilleux programme nous est énoncé, c’est justement cette leçon de catéchisme, pour l’instant tout à fait rasante il est vrai, qui finira par captiver mon attention et me persuader que je suis potentiellement le fils de Dieu, de retour sur Terre, après environ plusieurs centaines d’années de disparition dans le cosmos intersidéral.

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