Madame Von Rubinstein-de Wolvogorine

12 02 2011

Madame Von Rubinstein-de Wolvogorine, Martha de son prénom, est jusque-là un mystère. Mais heureusement, papa s’est renseigné auprès de Messonnier pour en savoir un peu plus, et nul ne connaît mieux les locataires du Columbia Palace que Messonnier, à force de traiter leur courrier, de les entendre, de les écouter, de les suivre à la trace, de les surveiller par micros et caméras de vidéo-surveillance interposés. Toutes ces facilités le rendent maître des lieux et lui confère un pouvoir énorme, quasi illimité sur chacun de nous, sans que personne n’en ait véritablement conscience… si ce n’est moi. Tout d’un coup, Papa s’est mis à parler d’elle, de Martha, à table avec maman ce midi, et tout en faisant semblant de déguster ma soupe – quelle horreur que ces soupes au poireau et au pissenlit préparées par papa – j’ai prêté attention à la moindre de leurs considérations sur Von Rubinstein-de Wolvogorine, Martha suscitant un débat passionné tout au long de notre repas, de l’entrée jusqu’au dessert.

Messonnier a appris par l’intermédiaire de l’homme de ménage attitré de Martha – un dénommé Carlo qui finira par être renvoyé de la maison Von Rubinstein-de Wolvogorine à cause de ses liens supposés avec un gang de cambrioleurs ayant sévi dans le Columbia Palace et les immeubles alentours au début des années 90 – que la divine Martha est une ancienne gloire soviétique du patinage artistique et qu’elle tient sa fortune personnelle de feu son époux, un très vieil apparatchik de la RDA et ancien dirigeant des fabriques de voiture Traban, ayant eu la bonne idée de rendre l’âme quelques années seulement après le début de leur idylle. Vladimir de Wolvogorine ou quelque chose dans ce genre-là.

Maman : « Et comment l’homme de ménage aurait pu apprendre ça ? » Papa : « J’ai posé la même question à Messonnier : le type la suit partout depuis trente ans ! A la fin, forcément, il connaît toute la vie de cette femme. » Maman : « Oui, je me méfie de ce que raconte Messonnier. Il est tellement, mais tellement bloqué sur les communistes… ça m’étonnerait pas qu’il ait tout inventé. » Papa, un peu désarçonné, fait semblant de ne pas avoir entendu, comme chaque fois que l’on trouble ses pensées : « En tout cas, elle a une bonne tête d’ancienne gloire du patinage artistique, tu trouves pas ? » Maman : « Très ancienne… ». Papa rit, et moi, levant la tête au-dessus de mon bol : « pourquoi tu dis ça ? » Maman, coupant court à mon intrusion dans ce curieux débat : « Pour que tu manges ta soupe ! » Papa, oubliant complètement la présence de ses enfants : « ça me dépasse… quand on a autant d’argent, on choisit normalement un bon chirurgien esthétique, quelqu’un de renom, tu vois, pas un type qui t’étire la peau comme ça. Tu as vu à quoi elle ressemble ? Elle a été charcutée. C’est un monstre, cette femme. » Maman rit et soudain s’inquiète : « Mais au fait, elle habite à quel étage ? Papa : « au 28e. » Ce qui laisse maman songeuse et sans voix.

***

Juste après que j’aie lancé ma balle bien rebondissante à Wolfgang Amadeus et que Von Rubinstein-de Wolvogorine ait failli trébucher sous l’effet du démarrage phénomènale de son bouledogue – très agile pour l’occasion – Martha se tourne dans ma direction et alors que je me cache derrière un poteau et m’apprête à m’enfuir en direction de l’école où je suis d’ailleurs attendu de pied ferme, Martha, l’ancienne gloire soviétique du patinage artistique m’ordonne de venir ici. « Ici », dit-elle de sa voix de stentor mêlant subtilement accent slave et germanique. Je n’ose alors prendre mes jambes à mon cou, de peur que Martha me reconnaisse un jour ou l’autre dans la rue, peut-être même dès demain, à cause de ma taille, de la couleur de mes cheveux ou de quelques détails trahissant mon identité… et de crainte qu’elle prévienne Messionnier. J’ai comme le souffle et l’initiative coupés. Mon cœur bat la chamade et je perds ma salive, dans l’attente d’une inévitable confrontation. Non, je ne me sens pas de disparaître parmi la foule du matin, écoliers ou travailleurs, sur le trottoir de l’avenue Princesse Grace, tant il me semble acquis que mon cas en serait de toute façon aggravé. Oui, Wolfgang Amadeus ne serait-il pas lâché à mes trousses ? N’irait-il pas me repérer jusque devant les grilles de mon établissement et aboyer jusqu’à ce que je daigne sortir du bâtiment ?

En l’absence d’alternative, le déclic s’opère en moi, je décide de me rendre, sors de ma cachette et, la tête baissée, l’air coupable, m’approche sur la pointe des pieds de Von Rubinstein-de Wolvogorine qui n’est plus qu’à quelques pas de moi maintenant. « Viens ici » répète-t-elle encore pendant que je m’avance, afin de briser définitivement tout élan de fuite et m’attirer à elle par ce ton aussi puissant qu’un aimant, qui ne souffre pas la contradiction et qu’utilise les gens de pouvoir habitués à commander la valetaille. « Viens ici ! Comment t’appelles-tu ? Montre-moi ton visage ! » Et soudainement… Oh Surprise… Martha, comme métamorphosée, d’une voix toute maternelle qui apaise mes angoisses et me donne presque envie de me faire aimer d’elle, instantanément : « Comme tu es beau ! Comme tu es beau ! Regarde moi ça ! Et tu n’as pas honte d’embêter cette pauvre Martha ? Mais tu as de beaux cheveux. Montre moi tes yeux ! » A ce moment, Wolfgang Amadeus, sans doute jaloux de mon effet inattendu sur sa maîtresse, aboie et Martha se met à nouveau en colère : « Wolfgang Amadeus : Das ist fini. Fini ! Listen to mamy, ok ? » Et puis une fois le chien calmé, Martha me caresse délicatement les cheveux et me redis combien je suis beau et me demande pourquoi je ne suis pas à l’école et propose de m’accompagner jusqu’à mi-chemin.

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