L’enfer sonore – Bruges atrocity 3

10 01 2011

Quand on découvre une ville, on sait très rapidement si on l’aime ou si au contraire on ne l’aime pas, chacun ayant ses critères pour se faire son opinion. Pour ma part, j’ai pour habitude de m’imaginer vivre dans la ville en question (ou tout du moins d’essayer) et si dans mon rêve éveillé, je me sens tout à fait à même d’adopter l’endroit, et bien, l’affaire est entendue: j’aime.

Avec Bruges, toutefois, les choses se sont passées de façon très différente. En me promenant dans la ville pour la première fois, j’ai tenté comme à l’accoutumée, de me faire passer mentalement, auprès de moi, c’est-à-dire dans mon propre regard, pour un de ses habitants. Et bien, assez rapidement, j’ai réalisé qu’il valait mieux arrêter là cette occupation, au risque, dans le cas contraire, de prendre conscience de quelque chose de fort désagréable… à savoir qu’entre Bruges et moi, il y a autant de points communs qu’entre Jesus de Nazareth et, par exemple, Gisèle Perrichaud, une fidèle d’entre les fidèles du club « Le temps de vivre » à Monaco ; il s’agit comme son nom ne l’indique pas, d’un club de vieillards tout à fait prêts pour la mort, où ma grand-mère avait ses habitudes avant de rendre l’âme. Et bien, selon ses dires, Gisèle n’avait toujours été qu’une nymphomane au cours de sa vie, de son adolescence jusqu’à sa dernière heure… ce qui nous éloigne effectivement du personnage de Jésus, ou en tout cas de ce que l’on sait de lui.

Mais je m’égare et reviens à Bruges, à cette profonde dépression dans laquelle je risquais de sombrer, si jamais je m’aventurais dans mon rêve coutumier. Je devais lutter, oui je dis bien lutter, ô combien lutter, pour ne pas glisser, trébucher et puis tomber dans le précipice de la déprime et de l’angoisse, tant chaque rue, chaque passant, chaque commerce, chaque maison, chaque parcelle, et à vrai dire chaque organisme ou cellule de Bruges me renvoyait à l’horreur que tout et tous m’inspiraient.

C’est bien simple. Dans cette espèce de rue principale qui a la vocation des Champs-Elysées, mais qui à l’échelle de Paris, si on la transposait dans la capitale française, ne serait pas plus grande qu’une ruelle, nous devions supporter A. et moi une meute de touristes-vieillards, aussi lents que des pantins, barrant exprès le passage à la jeunesse et braillant aussi forts qu’une dizaine de colonies de vacances réunies. Pour expliquer cet attroupement, deux solutions étaient envisageables: soit le dernier épisode de Derrick venait enfin d’être diffusé à la télévision et toute une classe d’âge enfin libérée de son carcan se retrouvait au même moment à Bruges afin de fêter l’événement, soit la Venise du Nord était intrinsèquement une ville de vieux, par les vieux et pour les vieux. Ayant croisé en tout et pour tout, en l’espace de trois jours, deux jeunes à peine – en l’occurrence nous-mêmes au moment où A. et moi nous sommes regardés dans un miroir de l’hôtel – je crois que l’on peut légitimement penser que Bruges abrite à peu près le même type de population que Le temps de vivre, à Monaco.

La ou plutôt les causes de mon sentiment d’horreur sont en fait on ne peut plus évidentes. Dans toutes les rues, dans tous les chemins, jardins, passages ou recoins de la ville, des enceintes ont été installées pour diffuser une musique « contemporaine » assez bruyante, absolument ringarde, et tout à fait atroce. Le répertoire commercial le plus ignoble transite donc par ces baffles et vient se loger dans le creux de vos oreilles ainsi que dans votre cervelle, pour ne plus jamais vous quitter. Car en effet, comment quitter, comment fuir ce brouhaha quand il a pris possession de toute la ville, quand rien ne vient l’empêcher de vous assaillir (pas même un souterrain, un porche de secours, ou une porte dérobée), quand toutes les possibilités de vous nuire lui ont été donné… comme si une main diabolique avait posé un couvercle en double vitrage sur Bruges, transformant cette ville de vieux en un gigantesque dance floor (sur lequel personne ne vient danser).

Avec A., nous avons tout tenté pour nous mettre à l’abri ; en arrivant à l’hôtel, le premier jour, la première après-midi, nous étions persuadés que le calvaire de la musique lancinante, harcelante, torturante, prendrait fin une bonne fois pour toute. Mais il a suffi que nous prenions l’ascenseur, et marchions dans le couloir menant à notre chambre, pour découvrir avec stupeur combien nous souffrions d’une insoutenable malchance. Là où l’on peut dire que les choses sont allés vraiment très loin, sans doute au-delà de l’imaginable et du pensable, c’est lorsque nous avons allumé le téléviseur de notre chambre. L’objectif était clair, net et tout à fait à notre portée : brouiller les pistes, couvrir le bruit extérieur et ne plus entendre la musique du couloir de l’hôtel (la même que celle endurée dans la rue, et diffusée par le même type d’enceinte).

Mais en appuyant sur le bouton n°1 de la télécommande, nous sommes tombés sur un concert assourdissant d’André Rieu en plein air et en direct de la cathédrale de Milan. Et nous réfugiant en catastrophe sur la chaîne n°2, le même André Rieu dirigeait encore d’une main palpitante l’orchestre philharmonique de Bruxelles, en différé depuis la Grand Place, devant un public larmoyant ressemblant à s’y méprendre aux personnages lugubres du Temps de vivre. Et là, abandonnant toute lutte, prêt à en découdre avec la mort, me laissant succomber sur un fauteuil, suppliant A. de trouver une solution et d’appuyer au hasard sur un bouton de télécommande salvateur, celui de la toute dernière chance, A. s’exécutant non sans angoisse, non sans supplications, ce fut sur un merveilleux concert polyphonique enregistré depuis Anvers et orchestré par l’excellent André Rieu, ce fut sur ce déluge de bruits et de hurlements (mêlant tam-tams africains, voix de soprano et guitares électriques), ce fut sur cette inhumaine horreur que se termina notre tentative désespérée d’échapper à l’enfer sonore de Bruges.

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