Bruges atrocity (2)

5 01 2011

A Bruges, épuisé par notre périple ferroviaire à travers la Flandre, nous cherchons immédiatement un endroit pour nous restaurer, en attendant que notre chambre d’hôtel soit prête à 15 heures. Et après avoir erré dans les méandres et entrelacs de cette cité lacustre, tout d’un coup au bout d’une demi-heure et au détour d’une charmante place, nous tombons par miracle sur une petite perle, un bistrot qui ne paye pas de mine, mais qu’on rêverait d’avoir en bas de chez soi, pour s’y goinfrer matin, midi et soir. De quoi s’agit-il au juste? De Gastro.

Il ne faut pas s’y méprendre. Il y a derrière ce nom « Gastro » tout un concept, réfléchi, pensé, travaillé, assumé jusqu’au bout. L’idée de la patronne, Marieke Van Bit (c’est réellement son patronyme) est de servir directement à la clientèle internationale de la merde, de la bonne et grosse merde, dans des plats et des proportions très justement soignés. Plus besoin que le transit intestinal se fasse. Inutile d’attendre la descente, elle survient quasi instantanément. Le cycle naturel s’effectuant de lui-même une fois le repas consommé, il suffit en fait d’ouvrir grand les vannes. D’ailleurs, Marieke, bonne mère, a pensé à tout. Les toilettes ne sont pas situées bien loin des tables pour le plus grand confort olfactif de la clientèle.

Cependant, un patchwork de taches suspectes sur les banquettes (de couleur blanche à l’origine, mais de teinte marron et jaunâtre sous l’effet du temps) laisse à penser que certains n’ont pu se retenir et que quelques malheureux incidents ont interrompu bien des repas.

Que mange-t-on au juste au restaurant Gastro? En entrée, Marieke a servi à A. une succulente soupe à la tomate, qui n’avait ni le gout de la tomate, ni bien sûr l’aspect d’une soupe. Apportée avec le sourire au bout d’une demi-heure d’attente dans un bol aux formes élégantes et raffinées, cette soupe qui, à la vue, évoquait déjà l’écoeurement le plus total, dégageait aussi une odeur absolument atroce, pestilentielle, que seule doivent connaître les médecin-légistes les plus avertis.

A., bien téméraire, s’est prêté au jeu du concept et a gouté cette soupe. Il l’a même à vrai dire entièrement terminée, tant il était affamé… et puis surtout par défi, un peu comme s’il était monté dans le plus dangereux grand huit de l’histoire, calé dans sa coquille, obligé à faire d’improbables looping mais refusant obstinément de descendre du manège, tant que le tour ne serait pas terminé. Marieke, ou plutôt son fiston, est venu chercher le bol, en demandant d’un air très malicieux :  » c’était bon? » Mais A. commençant à se sentir sérieusement mal et ne pouvant piper mot, j’ai pris la peine de répondre à sa place : « absolument délicieux! »

C’est ensuite que les plats principaux sont arrivés et que les festivités ont réellement débuté. Moi, je n’avais pas pris d’entrée, tant « les moules fraîches aux frites et aux poireaux » m’avaient semblé devoir retenir toute mon attention. Et j’ai été dignement servi. Commençons par les frites, froides dès l’arrivée, cela va sans dire. Ni trop huileuses, ni trop salés, mais plutôt fantastiquement huileuses et diaboliquement salées. Je passerai sur l’extrême propreté du plat en aluminium que même le chien errant le plus affamé ne daignerait pas approcher. Et bien, de ma vie, je n’ai jamais mangé une chose aussi dégueulasse que ces frites-là. Même au Flunch du quartier Beaubourg à Paris, à la pire époque (au début des années 2000), elles tenaient mieux la route. Même les frites achetées dans un moment de grand égarement cérébral dans un resto d’autoroute absolument miteux à la frontière franco-belge un soir glacé de novembre, étaient moins indigestes. En arrivant entre les dents, au moment où on la serre, la frite de Marieke laisse délicatement s’extraire son huile de moteur tiré d’un vieux rafiot soviétique. Il y a bien sûr davantage d’huile (et de sel) que de patate. Il y a surtout ce goût indéfinissable. Est-on en train de croquer un ver de terre? Une patte de pigeon mort ou bien tout simplement une crotte de merde? Je penche nécessairement pour la troisième solution.

Ensuite, notre table réceptionnait les moules (qui me sont bien entendu destinées) et le bifteck qui revenait à A. La meilleure façon d’appréhender ces mets délicats consistait à rester en apnée tout au long de la dégustation, à laisser traîner les yeux quelque part ailleurs – dans le cosmos du restaurant, et à prier le seigneur pour qu’un malicieux ténia ne soit pas caché là-dedans. Je passerai sur le bifteck qui, accompagné d’une sauce aux crevettes (quelle idée géniale que d’associer le boeuf à la crevette), ne m’a pas valu le moindre commentaire de la part de A. Mais, à sa décharge, A. était déjà à ce moment emporté au loin mentalement, sous l’effet des substances chimiques ingurgitées au cours de la première phase du repas. Même la plus puissante drogue inventé à ce jour ne peut avoir d’effet plus dévastateur sur un être vivant que la soupe à la tomate de chez Gastro.

Il faut aussi que je touche un mot des moules. Oui, des moules…. Et bien, il s’est agi là de quelque chose d’à peu près extraordinaire qui me marquera certainement à vie. Ces moules étaient toutes reliées entre elles par des espèces de gros minous, des filaments de poussière cuits qui se coinçaient entre mes dents. Oui. Et dans mon assiette, il y avait heureusement autant de moules que de poussière. C’était prodigieux ; c’était de la cuisine de haute-voltige réalisée avec maestria. Le chef d’oeuvre de tous les genres et de tous les temps… Je ne saurais décrire les choses autrement.

Alors, comment Marieke et son cuisinier ont-ils pu concocter un tel plat? La question me taraude. Je tente innocemment une explication: les moules ont cuit dans un sac d’aspirateur plein à ras bord. A moins que nous soyons entrés A. et moi, sans le savoir, dans le nouveau temple de la cuisine moléculaire.

Marieke est venue reprendre nos assiettes, et c’était sans doute l’occasion de l’interroger là-dessus… mais je n’ai pas osé. Car Marieke, à la regarder de près, est aussi peu ragoûtante que ses moules. Marieke se tartine de maquillage orangeasse le matin, et coiffe ses cheveux 100 000 fois décolorés à la façon d’une vieille lionne flamande, en arrière toute, et Marieke porte les vêtements les plus serrés au monde, notamment un tout joli petit pull en cashmere qui fait ressortir sa jetée de graisse autour de la taille, et toutes ses improbables difformités.

Au final, nous nous en sortons pour 40 euros, sans vin et sans dessert. Un prix plutôt raisonnable pour cette bonne table qui est à l’étoilé Michelin ce qu’est le godemichet à Liliane Bettencourt et l’art du violon à André Rieux.

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One response

8 01 2011
Constance Comman

Salut! Tu n’as pas donné dans la dentelle….

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