Bruges atrocity

4 01 2011

Dimanche 2 janvier

Départ de paris, gare du nord. Départ pour Lille. TGV en panne, et donc en retard. Attente sur le quai dans le froid glacial et le brouillard et le vent du nord, au milieu de ces voyageurs pressés et de mauvais poil qui me communiquent leur stress, sans le savoir. Ah, s’ils savaient… S’ils savaient, justement, peut-être se calmeraient-ils. Peut-être prendraient-ils sur eux afin de me laisser en paix. J’hésite à en approcher un pour lui demander d’arrêter de tourner en rond, de tirer sur sa clope, tout en ruminant. Oui, j’ai bel et bien repéré celui qui m’agace le plus. Celui dont les mouvements et l’attitude globale ont le plus d’effet sur moi. S’il s’asseyait enfin, tiens, là sur ce banc, nul doute que je me porterais mieux. Mais il a une tête d’extrême-droite : il ne pourrait pas comprendre mon état ni a fortiori la répercussion de son petit manège sur mon humeur.

Ah, événement intergalactique absolument incroyable, le TGV est prêt. Et les voyageurs-chiens sont informés par la voix mécanique des gares SNCF. Les voyageurs-chiens enragés sont comme électrifiés, ils accourent et se ruent sur le quai, et font glisser leurs valises à roulette, hop, une vieille me passe devant, hop, je lui repasse devant, hop, elle ne rentrera pas dans le train avant moi. La différence d’âge est nettement en ma faveur.

J’ai gagné. Et je prends mon temps, et dieu que ma valise est lourde et qu’il me faut une longue préparation musculaire pour la soulever. Voilà que je monte enfin sur le marchepied et que je soulève ma jambe gauche. La vieille est derrière, battue, laminée, et elle souffle et elle siffle. Je suis content et rassuré d’avoir pu lui rendre le stress de l’autre hurluberlu.

Les portes se referment. Les voyageurs s’installent, rangent leurs bagages, commencent à s’endormir, le contrôleur exécute sa première ronde, l’odeur des toilettes effectue sa première montée dans les airs.

Le train part.

Le train est lancé à pleine vitesse.

Le train s’arrête en rase campagne.

Le train repart.

Le voilà à vive allure.

Rien à signaler.

Si, à 8h57, un homme assis derrière nous (A. m’accompagne), pousse un incroyable cri assourdissant ; cri, hurlement de singe ou de fou échappé par mégarde de Saint-Anne.

Aooooahhhhouhhheuhhhhhh.

Hurlement qui dure 9 secondes et qui finit par réveiller les voyageurs-chiens. Chacun tourne la tête ou se lève pour voir ce qui se trame au fond du wagon.

Et bien, c’est très simple : il y a cet homme de 50 ans, ce businessman cravaté et propre sur lui qui porte un casque de musique sur la tête, qui danse sur son siège SNCF, et qui même est en transe, et qui claque des doigts comme les Gipsy kings ; et puis, chose étrange, il a des yeux qui sortent de leurs orbites et de la bave qui s’écoule de sa bouche.

Pour moi, c’est absolument fatal : cet homme s’est encanaillé à paris, le soir du réveillon, et ne s’est toujours pas remis de sa nuit agitée ; et son corps continue à gesticuler dans tous les sens un petit peu comme l’asticot lorsqu’on le coupe : les morceaux restent en état de vibration quelques instants. Mais selon A., je divague complètement… cet homme est simplement victime d’une crise d’épilepsie.

A coté de nous, ayant entendu ce débat et cette brillante conversation, un collègue-voyageur se permet de nous donner son avis : « moi, je crois qu’il a une attaque cérébrale ». A. maintient sa thèse de l’épilepsie et moi celle de la folie subite due à un reste de soirée arrosée et frivole, et le collègue-voyageur campe également sur ses positions : « l’apoplexie ».

Un autre collègue-voyageur, à quelques rangées de nous tout au plus, se lève de son siège et annonce sa profession : « je suis médecin ». D’une voix de stentor qui couvre la marche du train. Sa fonction l’autorise sans doute à s’occuper de la victime, ce qui n’est pas plus mal puisqu’à part lui, personne n’en a véritablement rien à faire, il faut bien le dire. Ce voyageur-médecin accourt vers la victime, la place en position latérale de sécurité, avec l’aide d’une infirmière qui réagissant avantageusement à l’annonce du médecin sur sa profession, répond du tac au tac, et révèle au wagon tout entier ce qu’elle fait dans la vie.

A., qui n’est pourtant pas un professionnel de la santé, et qui sait tout au plus faire un pansement, se lève à son tour ; et emporté par un élan de chevalerie, apporte sa contribution au sauvetage de l’homme d’affaires. Mais il ne sert strictement à rien, est vraiment de trop, gêne plus qu’il n’est utile, semble s’en rendre compte, et fait donc gentiment semblant de participer au soulevé du malade.

Celui-ci, enfin, couché sur le coté, continue sa transe énigmatique sur le dance floor du wagon, tout en bavant, tout en hurlant et même en se faisant pipi dessus, si l’on en croit l’infirmière, pas avare de détails scabreux.

Finalement : l’homme se remet petit à petit grâce aux soins qu’on lui prodigue. Il finit par reprendre connaissance. Il se relève avec l’aide du personnel de santé (qui confirme la thèse de l’épilepsie), se rassoit, a l’air hagard. D’ailleurs, tout le monde se rassoit, y compris A. Et la gare de Lille est déjà annoncée.

Fin du tout premier spectacle de cette succulente journée.

En gare de Lille, dans l’attente de notre correspondance pour Bruges, assise sur un modeste banc : une femme grassouillette et fort laide, un vrai laidron comme on en voit très rarement avec un nez crochu comme une fourche, des joues rouges comme une menstrue, des yeux globuleux comme ceux d’une grenouille, et une peau visqueuse en tout point pareille à celle d’un batracien, et puis surtout des cheveux non peignés et non lavés depuis au moins la nuit des temps, c’est-à-dire à peu de chose près, un bail. Et bien cette espèce de troll s’agrippe à un gros nounours en peluche, aussi grassouillet qu’elle et pleure et hurle à la mort et se fait entendre dans toute la gare de Lille Flandres, et les militaires de vigipirate qui servent enfin à quelque chose, viennent à son secours. Ils sont au moins cinq. On peut vous aider? Que vous arrive-t-il? vous attendez quelqu’un? Ce à quoi elle répond par un redoublement de cris et de pleurs, tout à fait inexpliqués et inexplicables.

je dis à A. : « il doit s’agir d’une ruse de la vermine terroriste pour détourner l’attention des militaires. Mettons-nous d’ailleurs à l’abri car la gare va sauter d’ici quelques minutes. »

A. me répond : « Non, je crois que cette femme est tout simplement en train de faire une crise d’épilepsie. »

Rectificatif : A. me fait justement remarquer qu’il est le seul de nous deux à s’être levé et à avoir apporter une réelle aide à cet homme. Une fois de plus, je me suis laissé emporter par ma moquerie.

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