La découverte de Monaco

18 05 2010

Je découvre Monaco à travers les vitres de la vieille Ford, pendant que nous approchons du jardin exotique, au niveau de la moyenne corniche, et tout de suite, j’ai le souffle coupé par ces immeubles de grande hauteur multicolorés qui se disputent le peu de place imparti ; ces IGH plantés là, qui ont poussé comme des champignons et qui se confondent avec le ciel. Je les trouve beaux, et même ils me fascinent, à cause de leur verticalité et de leur largeur, à cause de la sensation de vertige qu’ils m’inspirent. De plus près, ils me font penser à des bonbons Haribo, à des carambars – agglutinés sous l’effet de la chaleur –, ou à des pâtisseries (et plus particulièrement à des charlottes aux fraises tant le rose prédomine) ; toutes ces sucreries que j’ai envie de goûter, de croquer, de bouffer jusqu’à me rendre malade, sans que quiconque vienne me réfréner dans mes excès.

A mesure que nous pénétrons dans Monaco et alors que j’ai une vue vertigineuse sur la Principauté, je suis frappé par les nombreux zig-zags et les pentes vertigineuses de ces routes folles, complètement déglinguées, qui se soulèvent et partent dans tous les sens pour se recroiser à certains échangeurs ; ces ensembles de routes qui me rappellent mes circuits automobiles miniatures, laissés à Paris, que je peux assembler selon ma convenance, sans souci de logique architecturale ou de règles d’urbanisme. Et j’ai l’impression qu’ici l’ordre des choses est inversé et que tout est construit en imitation de mes jouets.

Sur ce gigantesque grand huit, il suffit de quelques minutes, d’un simple petit tour de manège, pour que j’attrape la nausée. Je suis aidé en cela par la vieille Ford, carrosse motorisé dont les suspensions ont rendu l’âme depuis longtemps ; mais mon malaise naissant a également pour cause la conduite hasardeuse de mon grand-père, qui lui, n’a pas cru bon de rendre l’âme après une récente attaque cérébrale. Pierrine lui hurle dessus : « Tu vas nous tuer ! Tu ne peux plus conduire, Henri ! Henri, il faut vendre la voiture ! Henri ! Bon sang! Il y avait un feu rouge ! ». Ce à quoi Henri répond : « C’est pas de ma faute ! Mon pied n’a pas voulu freiner ». Bien entendu, l’attaque cérébrale est passée par là. Henri ne maîtrise plus son pied. Ni même une partie de son cerveau.

A partir du port et en montant le Beau-rivage, je découvre Monaco jusque dans ses bas-fonds ; je découvre l’énergie et les mystères qui l’animent et la font vivre cette ville, ce pour quoi bat son coeur. Instantanément, en regardant tout autour de moi à la façon d’un gyroscope, je suis étonné par la quantité de gens et de voitures déambulant dans les rues. Tout le monde, ou plutôt une certaine élite, s’est donné rendez-vous ici, dans ce paradis infernal, dans cet enfer terrestre, rien que pour le plaisir de perdre son argent au casino le soir. Au moins, le mode opératoire est au choix: sur un coup de dé, sur un lancé de bille ou un battement de cartes. Par son entrée principale, le casino déverse et aspire les foules. On y entre comme dans une maison close, mais sans se cacher, en assumant fièrement. Et tous, ils sont ici pour se vider les poches au profit de ce petit peuple déjà fortuné, venu au monde avec une cuillère en or dans la bouche et qu’on appelle les Monégasques. Un peuple de 6 000 âmes environ qui garde jalousement un minuscule rocher. Je ne comprends pas la logique qui sous-tend cette formidable organisation et Pierrine n’est pas en mesure de fournir la moindre explication. Mais les choses fonctionnent ainsi depuis des décennies, sans que personne ne s’en étonne ni ne s’en plaigne.

La journée, ils se retrouvent tous en contrebas de Monte-Carlo, sous la fournaise estivale, sur cette minuscule plage qui du coup ressemble à un patchwork de serviettes, un patchwork d’assez mauvais goût car aucun baigneur ne songe à l’harmonie de la plage. Toute de petits cailloux rassemblés ici par des pelleteuses, à force d’allées et venues. Une plage artificielle. Avec des arbres en retrait, des palmiers ou des cocotiers, pour simuler les tropiques. J’aime sa fausseté, ainsi que tout le reste, tout ce qui va avec, cette ambiance, ce clinquant, et puis aussi cette lumière, cette odeur si particulière de vacances, d’été, de mer et d’algue que je sens pour la première fois, en baissant la vitre arrière, malgré la terrible mise en garde de Pierrine : « ne descends pas les vitres, sinon, mon petit, on ne pourra plus les remonter ».

Le premier après-midi, Henri insiste pour m’y emmener, à la plage, alors que Pierrine, prétextant un travail ménager urgent (le lessivage des chiottes), refuse de nous accompagner (j’apprends des années plus tard que des problèmes de varice l’empêchent de montrer au grand public ses gambettes de jeune dernière). Il m’y emmène, à pied, et tout de suite, dès le premier boulevard en sortant de son immeuble (sis rue des Giroflée), deux choses me déroutent: la chaleur qu’il fait, le soleil puissant qui me cuit la peau, me brûle les cheveux et m’éblouit ; et le fric qui s’allonge sans pudeur à tous les coins de rue. Ce qui me fait haïr tout de suite mes parents, représentants typiques du lumpen-prolétariat français ! Le fric qui circule sur les routes, à travers chaque voiture passant sous notre nez. Le fric qui s’insinue jusque dans les souterrains et les ascenseurs publics imitant l’intérieur d’un palais de maharadjah avec du marbre recouvrant murs, sols et plafonds. Par exemple, celui qui conduit au quartier de la plage. Le fric qui habille les corps, qui les recouvre des pieds à la tête, des chaussures aux chapeaux en passant par les lunettes de soleil ; le fric qui vêt les vieux et les jeunes, les bébés dans les poussettes, les mamies dans les chaises roulantes, les domestiques qui les poussent, les policiers qui font le gué aux carrefours et les madone milanaises qui font les boutiques dans les galeries commerciales de grand luxe.

Henri s’arrête chez un vendeur de glace et de boissons, monsieur « machin », un monégasque vrai de vrai ayant fait fortune dans la restauration pour touristes. J’ai oublié son nom mais me souviens qu’il est ce fameux voisin de pallier dont on dira après sa mort qu’il avait deux passions : les jeux de casino (notamment le blackjack) et les enfants (notamment les jeunes garçons). Depuis, Monsieur machin est mort atrocement des suites d’un cancer généralisé. Paix à son âme. Henri sort son portefeuille et son argent pour m’en acheter une, de glace. « Mon petit fils ! Il est en vacances chez nous. Il est arrivé à Nice ce matin ». Monsieur machin m’adresse un grand sourire, me tend un cornet et rend la monnaie de sa pièce à Henri et avec Henri on continue notre chemin, sans plus se soucier de Monsieur… Monsieur Tabucci. ça y est; son nom me revient.

Sur la promenade du bord du mer, toute en marbre de Carrare, où des enfants de mon âge se risquent à jouer au ballon, Henri me prévient : « attention, c’est très glissant ». Je profite de cette mise en garde pour effectuer deux-trois dérapages incontrôlés et Henri se sert de ce moment pour montrer son autorité. En m’attrapant par le bras et en m’attirant à lui d’un geste brusque : « arrête ça, t’as compris ? ». De bout en bout de ces vacances, il sera le maître, en dépit de son blocage cérébral et de ses infirmités. Son pied et sa main droite répondent par intermittence tandis que l’annulaire de sa main gauche refuse de se plier (un jour où Henri préparait des carottes râpées, l’extrémité du doigt a été méchamment broyée par un mixeur). Le secret de son autorité réside justement dans la peur que suscite cette impotence et cette mutilation. Est-il un monstre? Je ne sais pas vraiment. Un être à la force surhumaine? Potentiellement, oui, puisqu’il est parvenu à surmonter toutes ces épreuves, en ne gardant que quelques séquelles. Je n’ai plus qu’à me soumettre à sa volonté de fer et marcher sagement à ses côtés; en appuyant mes pas, afin de tenir en place. Quand nous descendons un escalier pour nous retrouver au niveau de la mer, de l’autre côté des palmiers – là où s’étalent toute une flopée de boutiques et de restaurants -, Henri s’arrête encore à un magasin. Il veut me faire essayer des sandalettes ainsi qu’un maillot de bain. Je m’exécute, je fais mon choix, nous passons à la caisse et je demande à Henri devant la vendeuse, sans me gêner : « tu es riche, toi ? »

Charles Otto Comman

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3 responses

29 05 2010
Constance Comman

Je viens de lire ce passage et les précédents. C’est de la réalité mélangée à un zeste de fiction, non? Intéressant quand même. Je découvre et re-découvre.

Mum (la vraie) x

30 05 2010
effetdomino

C’est de la réalité!

3 07 2010
Constance Comman

On attend la suite avec impatience!!!!!

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