Monaco, le départ (suite)

13 05 2010

Quelques secondes après l’atterrissage, dont la manœuvre au-dessus de la baie de Nice et en surplombement par rapport à la mer, m’avait particulièrement impressionné, le commandant de bord indiqua par radio la marche à suivre pour sortir de l’Airbus ; à mon grand désarroi, les enfants non accompagnés devaient patienter sur leur siège jusqu’à ce qu’une hôtesse vienne les chercher. Nous allions donc sortir en dernier de ce monstre d’acier qui, une fois au sol et en raison de son inertie, ne nous fascinait plus le moins du monde. Au demeurant, le fait de rester plus longtemps que les autres dans cet univers concentrationnaire ne manquait pas de nous agacer – alors que nous étions arrivés à bon port et que comme tout enfant qui se respecte, nous avions une nature vivace, propice au débordement et à l’exultation. Mais, hélas, personne ne daigna prêter attention à nos ronchonnements : suivant à la lettre les consignes officielles, notre accompagnatrice rassembla les quatre gosses dont elle avait la charge dans un recoin, à peu près au milieu de l’appareil, juste avant les classes affaires, dans l’attente que ces messieurs-dames consentent à laisser passer la jeune génération, parfaitement soudée pour l’occasion.

Et là, au milieu de ce tohu-bohu, un petit être à peine plus haut que moi sortit de l’ombre, comme par enchantement. A vrai dire, je l’avais repéré dès le départ à Paris ce coquin, à cause de son goût invétéré pour la turbulence, dont toute la salle d’embarquement avait été témoin et que son père, complètement dépassé par la tournure des événements, n’était pas parvenu pas à tempérer. Tandis que le fils courrait dans tous les sens, sautait sur les sièges, et s’acharnait avec un bâton sur une pauvre plante verte – qui au bout du compte perdit toutes ses feuilles – le père exigeait vainement le calme et le silence, sur un ton de plus en plus ferme mais de moins en moins menaçant du point de vue de son enfant.

Or, maintenant, à l’autre bout de la France, des conditions on ne peut plus favorables étaient réunies pour que ce jeune prodige exprime toute l’étendue de son talent. D’une part, aucun des membres de sa famille, aucune personne dépositaire d’une quelconque autorité sur lui (si tenté que cela pouvait exister), n’était présente à ses côtés. D’autre part, et c’est à mon avis le détail le plus important, l’agitation régnant à l’intérieur de l’appareil détournait de lui, de nous, les regards (tant il est vrai que les passagers en cherchant leurs affaires ou en se plaignant de la lenteur de leurs congénères accaparaient dans leur folie le personnel de bord). Le jeune garçon profita de ces circonstances exceptionnelles pour se rapprocher de moi et se placer à quelques centimètres de distance de mon visage. Face contre face. Incognito. Puis il saisît la carte d’embarquement qu’un ruban retenait autour de mon cou et tout en déchiffrant mon nom, me demanda sur un ton grave, avant même que je n’ouvre la bouche, si, éventuellement, à tout hasard, je serais intéressé par l’idée de changer d’identité. Ce à quoi je répondis subrepticement par « oui », tant cette proposition me parut digne de moi et pleine de bon sens.

***

A l’arrivée de notre groupe en porte de débarquement, les familles nous attendaient déjà derrière une barrière automatique, en trépignant d’impatience puisque l’avion avait cumulé plusieurs dizaines de minutes de retard et que nous étions sortis en dernier de l’appareil. Tous les enfants allaient donc bientôt se jeter dans des bras rassurants, et se retrouver chez eux, ou bien chez un oncle, un cousin, un ami, quelque part dans une station balnéaire ou dans un village de l’arrière-pays. En revanche, mon camarade était promis à un tout autre avenir. Ainsi que je devais l’apprendre plus tard, il était simplement en transit par Nice pour rejoindre un autre continent. Sur la Côte d’Azur, personne ne viendrait le chercher. En conséquence de quoi, personne ne viendrait me chercher, non plus que lui, vu que j’étais lui, désormais.

Aidés d’une photographie, un vieux monsieur et une vieille dame, tout les deux l’air un peu perdus, se tournèrent instinctivement vers moi, mais sans enthousiasme ni conviction, il faut bien l’admettre. Et puis ma grand-mère, d’abord alertée par le nom inscrit sur sa carte d’embarquement, se fit ensuite berner par le grand numéro de séduction de ce Charles Comman réincarné en enfant expansif et drôlatique ; un imposteur de génie, au jeu très persuasif, venait de faire son entrée en scène. J’assistai alors à de chaleureuses embrassades qui toute ma vie me laissèrent un goût amer (en me faisant très tôt comprendre que nous sommes quoi qu’il arrive interchangeables). Après ce spectacle absolument désolant, l’hôtesse vérifia les papiers d’identité de mes grands-parents, leur rendit mon propre passeport – sans jeter un œil à ma photo –, et les laissa partir sous mon nez en compagnie de ma doublure. Et à cet instant précis où je me remémore leur départ de l’aéroport, je ne peux m’empêcher de les imaginer tous les deux, elle à la place du passager avant et lui conduisant sur la basse corniche qui longe la mer, sa vieille Ford des années 60, en direction de Monaco ; sans savoir que le petit-fils assis sur la banquette arrière n’est pas le leur.

On pourrait croire de cet épisode rocambolesque qu’il a été entièrement inventé par mes soins. Et bien, j’affirme sur l’honneur qu’il s’est produit ainsi que je le décris. Et je dois ajouter, pour compléter le tableau, qu’il s’en est fallu de peu que je reprenne l’avion pour je ne sais quelle destination. Si à travers le rétroviseur ma grand-mère n’avait pas trouvé l’individu un peu grand par rapport à mon âge et aux particularismes de notre famille – où règne hélas la petite taille –, si elle n’avait pas ouvert mon passeport pour se remémorer mon année de naissance, si en outre par ce biais elle n’était pas tombée sur une photographie toute récente de moi, l’usurpateur aurait sans doute passé des vacances paisibles à Monaco, à ma place, sans que personne ne trouve rien à redire ni ne s’aperçoive de la supercherie.

Une demi-heure après leur départ de l’aéroport, un vieux monsieur et une vieille dame accoururent dans le hall, l’air un peu catastrophés, tenant par la main un garnement sur la voie de la rédemption, un pauvre malheureux en pleurs qui avait dû vendre la mèche, sous les coups de boutoir de Pierrine, ma grand-mère.

Charles Otto Comman

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