Monaco, le départ (suite)

25 04 2010

Ma découverte de Monaco remonte à mes quatre ans, soit un peu plus de trois années avant ce déménagement forcé. Au début de l’été, un samedi matin, j’avais été conduit par mes parents à Orly. Et au moment de l’enregistrement, ils m’avaient confié aux bons soins d’une hôtesse, en m’assurant que tout se passerait bien, que la dame était absolument adorable et que je ne devais surtout pas avoir peur. Un vol Air France allait m’envoyer à Nice où mes grands-parents – que je ne connaissais pas encore et qui me reconnaîtraient grâce à une photographie – ne manqueraient pas de venir me chercher pour me conduire en voiture jusque chez eux, rue des giroflées, à Monaco.

Ce voyage, le premier dont j’ai gardé le souvenir, me fut douloureux, pénible et pour tout dire atroce. C’est à peine si l’hôtesse daigna s’intéresser à moi durant la presque totalité du vol, comme si ma présence, comme si le fait de devoir s’occuper d’un enfant l’importunait. Certes, avant le décollage, elle se pencha sur moi pour me demander sur un ton abrupt : « tout va bien ? ». Mais je ne lui avais pas encore répondu qu’elle interrogeait déjà un autre passager, par souci de productivité.

A vrai dire, ce n’est pas tant l’attitude d’un membre de l’équipage qui me posa problème que le fait de devoir demander la permission à quelqu’un pour me vider. Maman m’avait appris à me rendre au petit coin de mon plein gré, dès que j’en ressentais l’envie. Cependant, je me trouvais cette fois-là dans une position assez inconfortable : attaché à un fauteuil par une ceinture conçue selon des critères diaboliques, assis à côté d’un vieux et gros monsieur (plongé dans une sorte de sommeil paradoxale alcoolisée) qu’il faudrait réveiller pour me laisser passer.

Or comme l’hôtesse m’intimidait beaucoup et que dès lors je n’osais pas l’alpaguer, comme en plus elle ne s’enquêrait pas de moi aussi régulièrement qu’elle l’aurait dû, je fus contraint d’imaginer un stratagème assez complexe pour me soulager ; celui-ci consista à perdre les eaux, directement sur moi, et à me renverser dessus, d’un geste maladroitement simulé, la choppe de bière de mon voisin.

A l’époque, j’avais la larme facile comme certains hommes politiques, touchés par la grâce devant les caméras de télévision ; et dans mon cas, il suffisait d’un rien, mais d’un rien, pour déclencher une crise. D’ailleurs – il me faut maintenant l’avouer –, j’étais un expert dans l’art de la simulation : si ma sœur aîné me cherchait noise, me donnait un coup, voire me touchait, tout simplement, et si son forfait méritait vengeance, je me mettais à geindre irrémédiablement. Et là, dans la seconde qui suivait, mes parents débarquaient dans notre chambre sans rien chercher à comprendre et me voyant mal en point, punissaient aussitôt cette pauvre créature : « pas de dessert pour ce soir et interdiction de sortie pendant une semaine ! ».

En m’entendant pleurer de l’autre bout de l’appareil, l’hôtesse s’arrêta net dans sa course au rendement, et accourut jusqu’à notre niveau, en moins de secondes qu’il ne faut pour le dire. Je n’eus pas besoin de fournir la moindre explication et mon voisin de siège, que mes cris avaient extirpé de son sommeil, n’eut pas le temps de nier ou de se confondre en excuses. Non, je crois bien que la scène du crime avait été correctement montée et qu’aux yeux de spectateurs non avertis, la chose était claire ; l’affaire était entendue. Oui, je me souviens que le vieux et gros monsieur termina son voyage tout au fond de l’appareil, là où le bruit des moteurs et les turbulences se font le plus et le mieux sentir tandis qu’on me desserra ma ceinture, que je profitais de deux sièges pour me prélasser et qu’un jus d’orange et des petits gâteaux me furent offert en guise de réparation et de calmant.

Charles Comman

Publicités

Actions

Information

One response

26 04 2010
Devillers

Quel talent ! C’est vraiment le registre où tu excelles… Continue !!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :