Monaco – Le départ

10 04 2010

Je ne sais toujours pas ce qui a vraiment décidé mes parents à aller vivre là-bas, à Monaco. Peut-être – et c’est assez paradoxal, j’en conviens – les problèmes d’argent de mon père. Je me souviens qu’il avait perdu, du jour au lendemain, son emploi de directeur général d’une filiale d’une entreprise suisse implantée en région parisienne, Zyliss. Une entreprise qui fabriquait des ustensiles de cuisine et dont il ramenait régulièrement des exemplaires à la maison, ceux qui présentaient un défaut de fabrication et qui ne trouveraient jamais leur place sur les étalages des magasins – ni même sur les étagères de notre cuisine puisque ma mère les balançait à la poubelle, dès après leur première ou leur seconde utilisation, quand ces petits appareils se fendaient en deux entre ses mains. Pour une raison qui m’est resté mystérieuse – et bien que son employeur ne lui en avait pas octroyé le droit, mon père s’obstinait à nous les refiler. Peut-être cette manie révélait-elle une autre nature, une autre identité que celle que nous lui connaissions, et qui tenait aux premières parties de sa vie et notamment à l’époque où il s’était spécialisé dans la filouterie et la contrebande.

Un soir pluvieux, au début d’un mois de décembre, il était rentré bien tard de son travail et de fort mauvaise humeur. Pas de bonsoir pour ma sœur et moi. Pas même un regard. Juste un ordre (prononcé sur un ton ferme et menaçant qui ne souffrait pas la contradiction) : « allez-vous coucher IMME-DIA-TE-MENT ! Je dois parler avec votre mère ! »

Sans emploi, sans argent, mon père n’était plus en mesure de régler chaque mois le loyer de notre appartement – un modeste trois pièces situé au 58, de la rue Vignon dans le quartier de la Madeleine –, au point qu’un huissier menaçait quotidiennement de nous en expulser par une sorte de guerrilla épistolaire. Ces courriers remplissaient un tiroir entier de notre commode de l’entrée, tiroir que nous n’avions pas le droit d’approcher ; ma sœur qui avait deux ans de plus que moi, et qui était plus au fait de certaines choses – mais également, j’en conviens, plus maligne que moi – prit un peu de temps sur son mercredi après-midi – ce jour-là, l’appartement était notre terrain de jeu – pour trier ce courrier et déchiffrer les propos alambiqués de l’homme de loi. Car nous voulions tous deux savoir ce qui se tramait derrière tout ce remue-ménage, quitte à braver, une fois encore, un interdit. Après quelques heures de lecture attentive et d’intense réflexion, elle me rendit un terrible verdict : nos jouets allaient être prochainement emportés par un personnage de la plus haute importance – un vieux monsieur qui se faisait appeler « maître » – pour être ensuite vendus à d’autres enfants, plus riches que nous ! Ces propos me plongèrent dans un état de profonde perplexité et angoisse. Comme elle n’en démordait pas, et comme il fallait bien réagir et prendre les devants, nous eûmes l’idée de cacher nos jouets sous nos lits respectifs ainsi que dans mon coffre, là où certainement le maître n’aurait pas idée de venir les chercher. Et le lendemain, j’avertissai mes camarades de classe – ceux que j’imaginais comme les plus fortunés – qu’ils devaient refuser toute proposition ou sollicitation émanant de vieux messieurs, et ce jusqu’à nouvel ordre ; en cas de manquement à cette obligation, je ne leur adresserais plus jamais la parole.

***

Mon père dut bien s’attendre à toucher des allocations chômages, mais le montant espéré ne permettait sans doute pas de subvenir à nos besoins, ni a fortiori de rembourser nos monstrueuses dettes. Le salaire de ma mère, secrétaire juridique internationale, de profession, n’était pas non plus mirobolant. Quelques milliers de francs tout au plus. A peine de quoi subsister pour une famille de trois enfants habituée à vivre au-dessus de ses moyens. Et comme il ne parvenait pas à retrouver du travail (j’appris bien plus tard que la crise des années 80 avait eu raison de ses tentatives), mon père envisageait de plus en plus sérieusement un départ précipité. Il en parlait à table, à ma mère, tous les soirs désormais, avec toujours le même refrain et le même ton de douce supplication. « Pourquoi pas l’Italie ? » – « Pourquoi ? Et bien d’abord parce que je ne parle pas l’italien ! » – « Tu pourrais prendre des cours, non ? Tu es douée en langue ! Et je suis sûr de trouver facilement du travail à Milan ! J’ai gardé pas mal d’amis là-bas. » « – Mais tu as déjà fui en Italie, il y a des années, avec ton ex-femme, et vous en êtes revenus plus pauvres que jamais ! Alors, non merci ! je ne me ferai pas avoir, moi ! » « Bon… Ok… Sinon, j’ai un ami de Madrid qui est un homme d’affaires réputé, tu sais, le type que je t’ai présenté l’été dernier à Lamalou-les-bains, et lui, il pourrait… » « – Tu parles de cet avocat verreux d’extrême-droite ? « – Euh… Oui… Mais… » « – Bon, donc, oublions… ça tient pas la route ton truc. » « – Alors je sais pas moi, l’Allemagne ? Munich ? » « Bien sûr, et pourquoi pas Stockholm pendant que tu y es ? Ou Moscou ? Oui : Leningrad !Tu as certainement plein d’amis au pays des Soviets, non ? On pourrait s’amuser à passer le rideau de fer, tous ensemble, dans ta petite BMW ! »
Mes professeurs d’histoire-géographie, de l’école à l’université, en passant par le collège et le lycée, se sont toujours demandé d’où me venait ma profonde connaissance de la géographie européenne et de l’histoire contemporaine. Ils trouveront dans cette scène – qui s’est maintes fois répétée au cours de mon enfance, une lumineuse explication.

Une semaine après le commencement de cette réflexion, mon père nous réunît un soir assez solennellement dans le salon pour nous annoncer que, désormais, notre famille n’avait plus d’autre choix que de partir. Dès qu’il prononça ce mot – assez mystérieux en définitive et rempli d’inconnu, « partir », j’imaginai immédiatement dans ma petite tête les conséquences de ce prochain événement. Quitter Paris, la Madeleine où ma sœur et moi-même avions cultivé nos premiers souvenirs d’enfant, les Tuileries où nous nous promenions le dimanche et où j’avais pour habitude de faire du tricycle entre les allées (en prenant soin d’écraser les pieds des passants) ; dire au revoir – puisqu’on ne dit jamais adieu – à nos amis, au frère de ma mère et à ma tante qui nous rendaient régulièrement visite et que nous ne verrions plus qu’en de très rares occasions, à présent. Tirer un trait d’un seul coup sur cette tranche de vie.

Et sur cette histoire inattendue, sur cette expédition improvisée, ma mère n’eut pas son mot à dire. Ce n’est pas qu’elle était de nature obéissante ou soumise comme beaucoup de femmes devaient l’être à l’égard de leur époux, dans cette époque où le système patriarcal conservait quelques dignes représentants, mais je crois que par souci de préserver notre cellule familiale, elle préférait garder le silence, et octroyer à mon père le droit de prendre des décisions un peu folles engageant l’avenir de cinq personnes, plutôt que chercher le conflit avec lui, jusqu’à une fatale rupture (dont elle craignait les conséquences sur notre psychologie d’enfants).

***

L’autre raison qui poussa mon père à envisager ce déménagement à Monaco, outre le fait qu’il n’avait plus d’activité à Paris et qu’il se trouvait en quelque sorte forcé de chercher un ailleurs, était que ses propres parents y résidaient depuis une cinquantaine d’années, et que lui-même était né dans cette ville-état quelques décennies auparavant, y avait vécu son enfance ainsi qu’une partie de sa vie d’adulte, en compagnie de sa première épouse, Jacqueline, née de La Faye de Guerre, descendante directe de Louis XIV (selon ses dires). Il pensait aussi – et sans doute en cela n’avait-il pas tort – qu’il lui serait plus facile de reprendre un travail dans un endroit où il avait des connaissances et des connexions, où il pourrait solliciter l’aide et l’entregent de vieux copains qu’il n’avait pas complètement perdu, en dépit du temps et de la distance. D’ailleurs, son calcul ne devait pas être si mauvais puisque la veille de notre départ, Jacques Prot, un de ses amis d’enfance, lui proposa de gérer avec lui Plexi Monte-Carlo, une affaire d’import-export de plexiglas, basée à la fois à Monaco et au Liechtenstein – dans un souci évident de transparence fiscale.

Ainsi, papa, puisque c’est ainsi qu’il faut l’appeler, eut toute liberté d’organiser ce déménagement de Paris à Monaco, avec pour délai une seule petite semaine et pour budget quelques centaines de francs prêtés par son père en catastrophe. Nous quittions à la va-vite et complètement désargentés une ville aisée pour une autre ville bien plus riche encore et dont le niveau de vie illimité – hors de notre portée cela va sans dire –, paracheva la déchéance économique de notre famille.

Charles Comman

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