Monaco – Le renversement de l’ordre établi

10 07 2009

Durant mon enfance, j’avais une si haute conscience de moi-même et de ma destinée que toute restriction à ma liberté de parole ou de mouvement me paraissait insupportable ; de sorte que je mettais un point d’honneur à me soustraire à l’autorité qui s’abattait sur moi de tous côtés comme c’est de coutume à cet âge où l’on s’approche du terme de l’enfance et où les institutions familiales et scolaires vous suivent au doigt et à l’œil, vous abreuvent de recommandations et émettent une quantité effroyable d’interdits dans le dessein évident de mater vos ardeurs avant l’entrée dans l’adolescence.

En réalité, ce goût des responsables de mon éducation pour la restriction et la surveillance trouvait sa légitimité dans le fait que nous nous trouvions tous à Monaco, havre de paix et paradis sécuritaire où l’omniprésence des caméras, des micros et des vigiles conduisait parfois à certaines dérives lorsque les forces de l’ordre en étaient réduites à se surveiller elles-mêmes, n’ayant pas suffisamment d’habitants au kilomètre carré pour s’occuper. Quand bien même nous aurions été des milliers ou des dizaines de milliers en supplément, je ne crois pas cela aurait changé quelque chose au fond de l’histoire, les Monégasques ayant de toute façon peu de goût pour la rébellion, eux qui n’ont pas renversé un prince en 800 ans de dynastie.

Il était somme toute logique que dans ce contexte, dans cette atmosphère lourde et pesante où nous ne jouissions pas de nos droits les plus élémentaires et où nos parents vivaient dans la certitude que moins on nous accordait de libertés, plus nous aurions de chance d’échapper au funeste destin de la jeunesse française, élevée ou plutôt abandonnée à son triste sort par les gauchistes de mai 68,  dans cette ambiance là, il leur paraissait tout à fait naturel d’appliquer les méthodes et préceptes de la police à d’autres domaines et même à tous les champs de notre existence, a fortiori notre éducation ; et c’est ainsi qu’au fil des ans, à mesure que nous avancions en âge, j’ai senti poindre chez mes parents la crainte que mes sœurs et moi-même finissions mal, d’où la montée en puissance d’un arsenal répressif propre à réduire à néant notre penchant pour l’irrévérence et le laisser-aller.

Ainsi, pour être plus concret, nous avions interdiction de sortir le soir après 19 heures, le week-end ainsi que pendant les vacances et les jours fériés. Si nous n’étions pas de retour avant l’heure fatidique, le concierge du Columbia Palace était envoyé à nos trousses dans le quartier de la Plage, moyennant, sans doute, une petite rétribution. Et toute contravention se payait en général assez chèrement : ma mère nous privait d’argent de poche pendant une semaine au strict minimum tandis que mon père nous fessait jusqu’à l’obtention d’un pardon. Les rôles avaient été répartis depuis longtemps entre nous et, comme par magie, chacun tenait le sien à la perfection. À mon père revenait la fonction du gendarme, soucieux de l’ordre et du respect des valeurs et des traditions, exécutant impitoyablement les décisions de ma mère et retenu par elle dès qu’il outrepassait les arrêts de son jugement. À mes sœurs et moi-même incombait la mission d’instiller le trouble dans l’environnement familial et à ce jeu, il faut le dire, nous enchaînions les succès. Mais, certainement, la Palme d’or me revenait de droit tant en raison de mes bêtises, commises au grand jour, au vu et au su de tous, que du fait de mes coups bas et tordus, assénés dans le plus grand silence. Pêle-mêle, je pourrais citer la pose d’une casserole brûlante sur un canapé en cuir acquis depuis trois jours à peine, le lancer d’un paquet de riz  et de milliers de grains dans notre salon ou le largage de yaourts à travers la fenêtre sur des madones de Milan portant des manteaux de fourrure, ou bien aussi l’introduction d’une souris dans l’appartement, ce qui nous amena à adopter un chat, ainsi que je l’avais prévu – et souhaité.

En semaine, notre journée se terminant à 17 heures, nous devions être de retour à la maison avant 18 heures, dernier délai. Peu importait que la compagnie des Autobus de Monaco ait diminué ses rotations tel ou tel jour en raison du Grand-Prix automobile ou du rallye de Monte-Carlo, ou que le Frère Dumont ait ouvert les grilles avec trois quarts d’heure de retard par mesure de rétorsion contre les agitateurs de l’école Saint-Charles. Non, décidément, aucune excuse, fut-elle absolument véridique, ne recevait l’assentiment de mes parents. Et si nous n’avions pas donné signe de vie avant 19 heures, le gardien de l’immeuble, qui grâce à nous a dû arrondir ses fins de mois, partait une fois encore à notre recherche dans les bas-fonds de la Principauté.

Je soupçonne au passage Monsieur Weyssonnier et son épouse de nous avoir offert des pistolets en plastique, des cordes à sauter ou bien des vélos uniquement dans l’optique de nous inciter à jouer dehors jusqu’à pas d’heure et non par simple bonté d’âme. Or, il était de notoriété publique qu’ils recyclaient sans vergogne les objets et encombrants abandonnés dans les vide-ordures de la tour par les habitants des étages élevés, de loin les plus fortunés, et naturellement, les plus enclins au gaspillage. Après tout, les Weyssonier n’allaient quand même pas s’approvisionner à notre profit chez le marchand de jouets du pays! À plusieurs reprises, j’avais fait part de ma perplexité sur les véritables intentions des gardiens à ma sœur, ce qui n’avait pas manqué d’instiller le doute dans son esprit. Mais, n’est-ce pas, un témoignage à charge ne suffit pas toujours à accréditer une accusation.

Après 20 heures, si Weyssonnier n’avait pas retrouvé notre trace et dès lors était revenu bredouille de sa campagne, dans ce cas de figure assez extrême où l’on pouvait légitimement envisager le pire, y compris un enlèvement ou un meurtre, mes parents recourraient aux services de la police. Un ou plusieurs agents informés de notre profil et des quelques lieux où nous avions nos habitudes – notamment le jardin du Centenaire en surplomb par rapport à la mer, glissaient leur tête à travers les feuillages des arbustes qui servaient de toits et de murs à nos maisons imaginaires – tout en nous offrant un creux pour figurer un intérieur. Une fois repérés et cernés, lorsque toutes les issues avaient été bouclées, nous n’avions plus qu’à sortir de nos cachettes, tels des rongeurs reclus dans leur terrier et forcés de l’abandonner après l’assaut d’une cohorte de chasseurs. Nous nous rendions à eux, pétrifiés mais fiers tout de suite après d’être conduits par des forces de l’ordre et de traverser le parc et l’avenue jusqu’à notre Immeuble de Grande Hauteur, comme des hors-la-loi. J’espérais secrètement que ces arrestations à répétition entretiendraient notre réputation de rebelles semant la terreur dans toute la région.

Dans le hall d’entrée, assis derrière son comptoir en marbre de Carrare et abandonnant pour un instant la surveillance des écrans de contrôle, Weyssonnier, l’air traître et satisfait, accueillait note petit groupe par un sempiternel : « Ah je vous l’avais bien dit que vous les trouveriez là-bas ! » Au fond, je ne suis pas certain qu’il nous ait cherché, ne serait-ce qu’une seule fois.

Charles Comman

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