Monaco – Chantons l’hymne national (suite)

29 06 2009

Après l’interminable épreuve de l’apprentissage, il ne nous restait plus qu’à mettre en pratique nos connaissances et par la même occasion faire montre de notre talent de chanteurs devant les autorités locales, lesquelles nous écoutaient chaque fois avec autant de plaisir que nous en ressentions en entonnant l’hymne. Cette journée pouvait donc être perçue à bien des égards comme une gigantesque entreprise d’expiation collective.

Le 19 novembre, nous nous devions d’être prêts, dans tous les sens du terme ; être en voix, évidemment, mais aussi correctement peignés – avec une raie sur le côté pour paraître propre, et habillés selon les circonstances. Le rendez-vous avait été fixé une semaine à l’avance, à 8 heures précises dans la cour de récréation de l’école Saint-Charles. En franchissant la grille de l’entrée, j’étais frappé par une étrange vision : tous mes camarades, sans exception, avaient revêtu des habits rouges et blancs – les couleurs nationales. Je ne dérogeai pas à la règle (même s’il est arrivé une année qu’un de mes pantalons vire à l’orange) ; d’ailleurs, pour rien au monde je ne me serais soustrait à cette obligation. Car nous avions été prévenus : tout contrevenant se verrait renvoyer chez lui par le très pointilleux Directeur de l’école, Frère Dumont ; quiconque portait du jaune, du rose, du bleu ou du noir serait voué aux gémonies jusqu’à la fin des temps et tant pis si d’imprévoyantes mamans avaient procédé à l’habillement. Je me souviens d’une Sophie qui était rentrée chez elle plus tôt que prévu, les larmes aux yeux. D’autres camarades, en revanche, en accoutrements bariolés, l’avaient manifestement fait exprès : ils s’en retournaient l’air guilleret, heureux d’échapper au funeste sort qui nous attendait tous.

Ils n’allaient pas rigoler longtemps, cependant. Le Frère Dumont qui était craint de tous les élèves pour son extrême sévérité, ne manquerait de les punir dès le lendemain, le nom des fautifs ayant été soigneusement enregistré dans sa mémoire. La méchanceté du Directeur dépassait de loin celle des pires garnements de ma classe. Mais j’avais remarqué autre chose, un détail bien particulier de sa physionomie qui ne laissait aucun doute quant à ses mauvaises intentions : de tous les personnages qui composaient le tableau de mon quotidien, il était celui qui arborait les yeux les plus minuscules, des yeux infiniment perçants qui cherchaient sans cesse à vous ausculter, à pénétrer et remuer votre intérieur et qui lui donnaient un regard cruel et pervers. Une fois parvenu à ses fins, lorsque nos pensées les plus tourmentées avaient été interceptées, il faisait payer assez chèrement le moindre écart au règlement de l’école, par une gifle de haute voltige la plupart du temps. J’en ai moi-même reçu quatre de sa main droite tout au long de ma carrière dans cet établissement.

La première était peut-être méritée : je n’avais pas fait mes devoirs durant trois jours d’affilée, sous le fallacieux prétexte que mes soeurs ne cessaient de se disputer. À cause de leurs cris, de leurs vas et viens incessants dans ma chambre où elles requéraient ma justice et en dépit des interventions répétées de mes parents pour me préserver d’elles, les conditions n’étaient plus réunies, selon moi, dans l’appartement familial, pour que je me concentre sur mon travail scolaire ; excuse que je pensais être à ce point recevable que la volée au moment de s’écraser sur ma joue me frappa davantage par son incongruité que par la force qu’on y avait mis.

L’année suivante, quelques jours seulement avant le début de l’été et sous un soleil de plomb, j’étalai un amas de chewing-gums sur les cheveux d’une camarade qui certes avait sollicité mon concours pour réaliser cette délicate opération (qui en cas de réussite forcerait sa mère à lui autoriser les cheveux cours) mais ainsi que je devais l’apprendre plus tard, cela ne retirait rien à ma responsabilité dans cette affaire. Le Directeur interpella la petite Jeanne dans un coin de la cour de récréation, sans doute intrigué par la présence d’une forme étrangère sur le haut de son crâne ; il reconnut au toucher la nature de la chose, interrogea l’élève sur l’identité du délinquant mais devant son mutisme mena une petite enquête auprès de plusieurs témoins afin de remonter la filière. C’est ainsi que je fus démasqué en l’espace de quelques minutes.

Dans son bureau, à peine le Frère Dumont m’avait-il fait asseoir sur la sellette que j’eus droit à une sévère mise en garde. Ce n’était pas tant le fait d’avoir abîmé de façon irréversible la chevelure d’un camarade qui m’était reproché que l’inconséquence de mon acte, le choix imprudent de ma proie. Ainsi que me le rappelait Dumont, le père de la fillette occupait le poste de « Chef de la police » ce que je n’aurais normalement pas dû ignorer tant l’école dans son ensemble avait été informée de cette position haut placée par Jeanne en personne, fière et orgueilleuse du pouvoir attachée à la fonction et très consciente de l’impression que pouvait produire sur nous toute forme d’autorité.

Durant mes années de collège, cependant, grâce à une indiscrétion, je sus que Monsieur Fournot s’était retiré de la police depuis longtemps et qu’il n’avait jamais été qu’un vulgaire agent de la circulation tout au long de son parcours professionnel chez les forces de l’ordre monégasques. Je ne sais si le Frère Dumont était l’instigateur de la duperie ou bien s’il en avait été le complice dans le dessein évident de calmer nos ardeurs et nous tenir à distance, par la peur, de toutes les bêtises pour lesquelles nous avions des dispositions naturelles. Toujours est-il que j’eus droit à une seconde gifle comme récompense de mon forfait.

J’en viens à l’acte suivant, le plus grave de tous en apparence. L’atterrissage d’un ballon de football en cuir sur la face de Dumont me fut injustement reproché par la victime elle-même, laquelle au moment de rouvrir les yeux dirigeait malencontreusement son regard dans ma direction. Une troisième reprise, bien plus violente que les précédentes, s’abattit presque instantanément sur mon visage ; claque qui restera dans ma mémoire jusqu’à ma mort et peut-être même au-delà si je devais en perpétuer le douloureux souvenir auprès de ma descendance.

La quatrième et dernière gifle me fut distribuée dans la foulée – nul doute que la précédente en aggravant mon cas dans l’esprit de l’ecclésiaste avait scellé mon sort. Je n’avais pourtant, une fois encore, rien fait de mal ; aucun geste, aucune parole répréhensible ne pouvait m’être imputé. Seulement, ce jour-là, je ramenai à l’école un billet de banque de 200 francs offert par ma grand-mère en récompense de mes bons résultats scolaires. Je venais de terminer le trimestre au rang si envié de premier de la classe, non pas tant en raison de mes excellentes notes que d’un improbable retournement de situation : le récipiendaire légitime avait été écarté des honneurs à mon profit, du fait de son indiscipline. Et, pour le narguer, je voulais lui mettre sous le nez cet imprimé dont l’odeur n’allait pas manquer de l’allécher.

Alors, au moment de sortir de ma poche le billet de banque – en pleine cour de récréation et en toute fin de journée, juste avant que chacun rentre chez soi – une main l’intercepta subrepticement tandis qu’une autre m’infligea une terrible punition. Ainsi que me le rappela très fermement le Frère Dumont, l’argent était interdit dans l’enceinte de l’établissement. Sans doute avait-il échappé à notre Directeur que le casino de Monaco, situé à une centaine de mètres tout au plus de l’école Saint-Charles, regorgeait de machines à sous avalant chaque jour des fortunes considérables.

Je ne revis jamais la trace de mon argent de poche malgré mon insistance pour le récupérer ; et je compris assez vite quelle était la raison de cette confiscation. Un samedi soir, à peine quelques semaines plus tard, un homme barbu, vêtu d’un smoking, portant un haut-de-forme et des lunettes de soleil, fut déposé par un taxi devant une entrée de service du casino, et croisa la route de mes parents avec lesquels j’étais parti en promenade en direction des jardins qui surplombent la mer à l’avant de l’Opéra (et qui servaient autrefois de base pour le tir au pigeon). En m’apercevant, l’homme à l’allure si énigmatique reçut une sorte de décharge électrique qui parcourut son corps en quelques secondes – symptôme évident d’une gêne à me voir là. Puis, au moment de descendre quelques marches d’escaliers, ce curieux personnage trébucha et si par miracle il ne se retrouva pas à terre, ses lunettes ainsi que son chapeau échouèrent sur le sol.

Mon père se précipita pour aider le malheureux à rassembler ses affaires ; quand bien même celui-ci camouflait son visage grâce au haut-de-forme, je reconnus tout de suite à quelques indices la figure du Frère Dumont. Ma mère, également, qui l’avait déjà rencontré – et l’appréciait beaucoup pour d’impénétrables raisons. Peut-être au fond était-elle sensible à la peur et du coup au respect qu’il m’inspirait. « Comment, c’est vous ? Frère Dumont ? » Et le franciscain, après avoir retrouvé ses esprits : « Non, ça n’est pas moi, enfin, oui c’est moi…mais je suis ici incognito ». Puis, trouvant un prétexte à sa présence et son accoutrement : « je…je crois qu’un des Frères de l’école joue au casino : Frère Gabriel. Ne le dîtes à personne. Je…je veux le surprendre. »

Ma mère poussa des cris d’orfraie, encouragea le Directeur dans sa quête et finalement avala ce mensonge avec une facilité déconcertante alors que je devais mener de hautes luttes pour lui faire admettre des vérités. De nous deux, pourtant, Dumont était sans conteste le plus malfaisant. Je n’eus aucun mal à me faire confirmer, le lundi suivant, par plusieurs camarades de classe que, d’une part, aucun Frère Gabriel n’était répertorié parmi le corps enseignant et que, d’autre part, le Directeur avait pour habitude de ne jamais rendre l’argent qu’il soustrayait aux élèves, en recourant chaque fois au même stratagème. Sans doute jouait-il au casino le produit de ses menus larcins, sa maigre paye ne lui laissant pas de quoi miser à la roulette ou au poker. Depuis plusieurs générations, chez les Monégasques, le vice du jeu se transmet de père en fils et Dumont en était pétri jusqu’à l’os, au point de racketter des enfants dont il avait d’une certaine manière la charge. Cette conclusion à laquelle nous étions parvenus en accumulant et combinant les témoignages, finît de réduire à néant sa popularité dans l’établissement.

***

En tout et pour tout, je reçus quatre gifles si je ne m’abuse, un score en définitive peu élevé. Un de mes camarades qui s’était fait soutirer plusieurs centaines de francs, se spécialisa dans l’art de nuire au Frère Dumont et de recevoir en retour ses raclées. Il s’amusait à les collectionner comme d’autres enfants amassent les petites voitures, les billes ou les élastiques ; non, lui accumulait les gifles et se vantait chaque jour de pouvoir battre son propre record et crever de nouveaux plafonds. Pour ce faire, il faisait exprès d’arriver en retard, de soulever les jupes des filles durant les récréations, de frapper certains de nos ennemis jurés disséminés un peu partout dans les autres classes, de dessiner sur les murs au feutre indélébile juste après que Madame Mullot les eut javellisés, ou encore de tirer la langue au Frère en personne ou bien à l’un de ses collègues. A chaque fois, inévitablement, il finissait chez le Directeur qui dans le secret de son bureau, s’empressait d’administrer sa gifle au jeune garçon après un énième sermon qui avait autant d’effet sur lui que la propagande communiste dans l’esprit du Prince Rainier.

Le garçon en question retournait en classe, la marque d’une main sur la joue mais le sourire au coin des lèvres et l’air fier et satisfait, auréolé qu’il était de son énième victoire sur lui-même et sur le Frère. Celui-ci, bien entendu, ignora tout de l’étrange machination dont il était l’objet et, d’ailleurs, il valait mieux qu’il en soit ainsi.

Très vite, toute l’école se mit à suivre les exploits de mon camarade et certains s’essayèrent à l’imiter pour, du moins, dépasser le record, sinon l’approcher. C’est alors qu’on assista à une explosion des atteintes au règlement dans l’établissement qui ne devait rien à l’émergence des jeux vidéos ou au développement de la violence à la télévision ainsi que le croyaient les dignitaires de l’Education Nationale. Non. Ce phénomène de petite délinquance relevait du frêle Grégory Moussu. Et en dépit d’une longue série d’incartades, d’offenses, d’insultes, de déprédations, nul ne put jamais contester sa primauté.

Avec le temps, je me suis un peu détaché de cette histoire et ignore si les actuels élèves de l’école Saint-Charles partagent encore ce genre de divertissement, d’autant que le Frère Dumont, s’il n’a pas rendu l’âme au Seigneur, a pris sa retraite depuis longtemps. Quant au pauvre Grégory Moussu, je me souviens qu’il redoubla la sixième et vécut très mal le passage au collège, qui sonna en quelque sorte pour lui comme une mise à la retraite forcée ; il fut contraint de s’arrêter au nombre impressionnant de 82 gifles, en ayant comme beaucoup d’artistes emportés par les événements, la sensation d’une œuvre inachevée.

Charles Comman

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