Monaco – Chantons l’hymne national

8 06 2009

Je n’ai jamais aimé la date (butoire) du 19 novembre. Pour une raison bien précise. Elle symbolise pour moi un cycle d’événements particulièrement humiliants qui s’est réenclenché chaque année, uniquement ce jour-là, jusqu’à l’âge de mes 18 ans. Ensuite, grâce à un improbable sursaut psychologique – et avec le précieux soutien de mon analyste, je suis parvenu à me libérer de l’emprise qu’avait sur moi cette espèce de chose, de monstre dont je dois maintenant parler.

Le 19 novembre, jour de la Saint Rainier, Monaco célèbre sa fête nationale. A priori, rien de bien angoissant. Aucun fait ou élément troublant susceptible de déstabiliser un individu derrière cette simple revendication de joie et d’allégresse collectives. On pourrait même trouver dans cette innocente manifestation des possibilités infinies de réjouissance. Seulement, dans mon cas, cette journée s’apparente ou plutôt s’apparentait à un chemin de croix avec enchaînement de supplices tout au long de la matinée et de l’après-midi, jusqu’à une impitoyable épreuve finale vécue comme une extermination, à la tombée de la nuit.

En réalité, la punition commençait en amont du mois de novembre. Dans une salle de classe de l’école Saint-Charles, Madame Maggi, vénérable professeur de monégasque qui s’échinait à nous apprendre la langue du pays (avec quelques difficultés, il faut bien le reconnaître, tant la maîtrise de ce dialecte subtil nécessitait efforts et concentration de la part des élèves), après avoir évoqué en long et en large « les traditions locales et leurs résurgences » en octobre, consacrait exclusivement les quinze premiers jours du onzième mois de l’année à l’apprentissage ou à la revisitation de l’hymne national. C’est tout le temps qu’il nous fallait pour venir à bout de l’ouvrage.

Je ne m’étendrai pas trop sur les multiples écueils et obstacles inhérents à ce parcours du combattant – ne voulant pas me replonger dans ces souvenirs macabres, mais je dirai en quelques mots, résumant bien l’affaire, je crois, que jamais de mémoire d’homme un châtiment plus cruel ne fut administré à des enfants.

L’hymne, lorsque vous l’écoutez et a fortiori quand vous le chantez, quand vous en êtes imprégnés, se révèle d’une incroyable lourdeur, exactement à l’image de l’endroit, de ces immeubles et maisons dont les façades sont constellés de dorures et  d’ornementations ; à Monaco, certains bâtiments ressemblent à s’y méprendre à des gâteaux, des pièces montées de chocolat ou de pâte d’amande, des friandises appétissantes qui resteraient certainement en travers de l’estomac si jamais on les avalait. Et bien c’est exactement la sensation qui nous prenait, dès le début de l’exercice, avant même d’en arriver au couplet : des brûlures dans le ventre, une congestion, un rejet pur et simple de la chose et pour tout dire : un dégoût. Bizarrement, nous ressentions tous les mêmes symptômes et pareils à des galériens dont le sort est scellé, nous nous mettions à la tâche dans un esprit de solidarité pour en finir au plus vite.

Quelques vaines tentatives nous avaient convaincu qu’il n’y avait plus rien à faire, que les dés étaient jetés. Nous avions beau protester auprès de Madame Maggi, la prendre par les sentiments, lui dire combien cet apprentissage nous répugnait, tenter de renverser le cours des événements par des cris sauvages, des appels à la rébellion, rien n’y faisait : notre geôlière reprenait systématiquement le contrôle des opérations grâce à son art de l’autorité, auquel je me dois aujourd’hui de rendre un hommage appuyé.

Je me souviens précisément d’une fois où j’avais moi-même lancé un mouvement de contestation, au moment le plus opportun, alors que la tension était à son comble (la veille du 19 novembre) ; Madame Maggi, reconnaissant en moi le leader de l’insurrection parmi tous les fauteurs de trouble – à l’aide de son instinct hors du commun, hurla tout d’un coup mon nom dans la salle de classe : « Elève Charles ! Venez ici  ! »

Non seulement je me levais, immédiatement cela va sans dire ne voulant pas risquer une seconde admonestation, mais je marchais – péniblement, tenant à peine sur mes pattes –  tel un robot guidé à distance et en direction de son impressionnant bureau, devant lequel je devais recevoir la plus intraitable des punitions : écrire pour le lendemain, 19 fois, l’hymne national.

Par le passé,  j’étais déjà rentré dépité de l’école, par exemple la fois où un inconnu m’avait volé ma trousse magique qui clignotait en s’ouvrant et dont j’étais le seul détenteur officiel en principauté ; ou bien cette autre fois quand un camarade m’avait donné un mauvais coup dans le dos pour se venger d’une insulte que je lui avais malencontreusement lancé et ne pouvant plus supporter ma douleur ni le poids de mon cartable, j’avais laissé celui-ci quelque part en chemin afin de me délester de toute charge superflue. Bien entendu, on ne retrouva jamais la trace de cette sacoche, ce qui émut jusqu’aux plus hautes instances de l’école. Une autre fois, je rentrais chez moi dans des conditions encore plus insupportables, dans une voiture certes, raccompagné par mon père, mais avec un sentiment de honte qu’encore aujourd’hui, en repensant à ce désastre, je ne peux m’empêcher de ressentir ; au milieu de l’après-midi, me trouvant mal en point, ma maîtresse d’alors, Martine si je ne m’abuse, m’envoya chez l’infirmière, une gentille femme dont j’ai oublié le nom. Et bien, je la revois encore, cette innocente personne, se pencher sur moi, m’ausculter le ventre à la recherche d’une souffrance, d’un trouble quelconque, et recevoir en pleine figure des restes de mon déjeuner. Etrangement, elle n’eut aucun mal à diagnostiquer dans la foulée une gastro-entérite aiguë. Qu’elle veuille bien, avec quelques années de recul, si jamais par le plus grand des hasards elle tombe sur ces lignes, excuser une maladresse toute enfantine.

Aucun de ces sinistres retours, cependant, ne me valut autant de pessimisme, de chagrin, de douleur que celui de ce fameux soir où du Boulevard des Moulins jusqu’à l’avenue Princesse Grâce, je réalisai que je ne pourrais décidément pas y échapper, en réchapper : je devrais quoi qu’il arrive, revenir le lendemain avec mes 19 copies de l’hymne national, écrites de ma propre main. Car en plus d’une autorité naturelle, Madame Maggi était douée d’une autre faculté : la graphologie ou plutôt l’expertise en écriture ; son sens inné de cette technique (qui vise à attribuer un écrit manuscrit à son scripteur) faisait mouche à chaque fois, de sorte que les faussaires – légions dans notre classe, étaient systématiquement démasqués. J’avais moi-même fait les frais de ses investigations à plusieurs reprises et ne voulais pas réitérer ce genre d’exploit, vu l’énorme passif que j’avais déjà accumulé dans son esprit.

Par conséquent, l’affaire semblait entendue : je n’avais pas d’autre choix que de passer ma soirée à copier des lignes entières d’hymne national monégasque.

Seulement, un miracle parfois survient dans les moments les plus désespérés et cette histoire me démontre qu’il ne faut jamais perdre de vue cette idée. Mes sœurs d’habitude si indifférentes à mon sort, se prirent tout d’un coup de pitié pour moi, sous je ne sais quel prétexte. Peut-être compatissait-elle sincèrement. A moins que leur inclination relevait de motifs moins avouables. De toute façon, elles eurent tôt fait de m’éclaircir à ce sujet – et tout porte à croire que malgré leur jeune âge, la société avait déjà perverti la nature de ces deux petits êtres. Car en échange de la rédaction de quinze copies et de l’imitation de mon écriture sous ma supervision, je devais leur accorder le droit de propriété absolu sur une collection de trains électriques – pour laquelle elles m’avaient fait part de leur convoitise à de multiples reprises par le passé.

Madame Maggi, pour une fois, n’y vit que du feu.

(à suivre…)

Charles Comman

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