Monaco

20 05 2009

Je me lève de mon lit difficilement, car j’ai peu de force en moi. Je suis déprimé par toute une série d’événements qui me bouleversent en même temps qu’ils me bousculent. Au sens premier du terme. Je reçois des coups de pied au cul et même dans la figure, en veux-tu en voilà, et cette bastonnade recommence tous les jours, depuis des semaines ; j’en porte des marques sur ma peau – même si on ne les voit pas – et des blessures pas encore cicatrisées dans ma tête, même si je n’en dis rien. Je suis renfermé. À fleur de peau. Je n’ai pas une fois dans ma vie, jusqu’alors, gardé le silence si longtemps. Je ne me suis jamais autant recroquevillé sur moi-même ; au point de me méfier de ma propre voix, celle qui déclame des vérités, qui me dicte une conduite à tenir, une logique à suivre au jour le jour.

Je me lève malgré tout parce qu’on m’a dit que c’était comme ça, qu’il fallait se lever, encore ce matin, là, tout à l’heure, pour aller au lycée, étudier, et de toute manière, je n’ai plus guère de volonté, je fais ce qu’on me dit, je m’exécute même si la demande m’est adressée du bout des lèvres. Il suffit que je reçoive une remarque ou une recommandation, de ma mère par exemple ou du chauffeur de bus ou bien du professeur de français, pour que j’obéisse et que j’applique à la lettre les préceptes qu’on me sert.

Le réveil a sonné il y a dix minutes ; il sonne encore sans doute ; de dessous le matelas où je l’ai caché pour diminuer l’intensité de la sirène. Mais j’ai besoin de temps. Le lever dure maintenant plus que de coutume, plus que de raison. Il s’éternise. Il me faut mobiliser une énergie folle pour réussir cet incroyable tour de passe-passe : m’adosser en tenant sur mes bras et mes mains, me mettre en position assise, mouvoir mes jambes, les sortir du lit, poser les pieds par terre, m’appuyer dessus et tout en me propulsant par les mains, lever la totalité de mon corps pour me retrouver enfin debout. Oui, cette opération quotidienne, en apparence anodine, exige de ma part un effort surhumain, désormais.

Je marche dans ma chambre ou plutôt dans le réduit où l’on a remisé mon lit (je partage cette pièce avec mon petit frère de deux ans à peine, qui ne réalise rien, qui peut-être par chance aura tout oublié, ne retiendra aucun souvenir de cette période, n’en subira pas les conséquences une fois parvenu à l’adolescence). Dans la salle de bains, ma mère se lave ; dans sa chambre, ma sœur aînée se vêt, et dans le salon, mon frère prend son petit-déjeuner, devant la télévision et sous la surveillance de ma sœur cadette, quelque part, sur la table basse ou la table à manger ou bien directement sur le canapé. Moi, j’enfile un peignoir, j’avance.

Et là, arrêt brusque de la mise en train pour chacun d’entre nous.

Retentit tout d’un coup ce petit cri métallique si familier; un, deux, trois coups; la sonnerie du téléphone qui rompt le silence pesant du petit appartement, la torpeur de cette vie familiale, qui accélère brutalement mon rythme cardiaque, fait sortir précipitamment ma mère de la baignoire et accourir ma sœur de sa chambre. Un, deux, trois coups. Nous allons nous retrouver dans l’entrée. Entrée qui dans cet appartement devrait s’appeler sortie car son aspect peu ragoûtant n’incite pas à autre chose qu’à la fuite. Tous. Nous rejoignons ce point de ralliement. Plus que quelques secondes. Un, deux, trois coups.

Charles Comman/Otto Lustig

Publicités

Actions

Information

One response

22 05 2009
Comman Constance

Là, j’ai vraiment cru reconnaître ton frère. J’en ris encore, j’en pleure …. Ha, ha, ha….

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :