Au matin, le départ

24 04 2009

Tu pars à ton travail en transports en commun aujourd’hui car il pleut fort. Tu entres dans la station Havre-Caumartin et te retrouves comme chaque fois au milieu d’une multitude de travailleurs, d’anonymes marchant dans tous les sens et toutes les directions, dans cet immense hall central (aux multiples ramifications et subdivisions) plongé dans un désordre comparable à celui d’une fourmilière.

Accompagné par une symphonie de battements au rythme militaire, tu avances dans un long couloir blanc interminable (couvert de publicités cependant) parmi une file organisée avec précision, où tous les pas sont réglés exactement à la même allure. Tu te fonds dans la foule, dans le décor. Et arrivé au bout, tu prends un escalator qui te conduit automatiquement deux étages plus bas.

« J’espère que je n’arriverai pas en retard. »

Tu attends le RER A contre un mur de céramiques, en même temps que plusieurs centaines de voyageurs. Le quai a beau être long et large à la fois, il n’en est pas moins bondé. En fait, il est pris d’assaut au point que ton espace vital est réduit à la portion congrue. Juste quelques centimètres carré pour te poser. A peine de quoi respirer et souffler. Mais tu prends sur toi pour ne pas te plaindre et augmenter en retour cette pression et cette sensation d’angoisse qui t’assaillent parfois dans des situations d’enfermement. Après tout, ces désagréments sont le prix à payer pour te rendre à l’entreprise.

Justement, « l’Entreprise a-t-elle conscience des sacrifices auxquels je consens ? »

Tout d’un coup, une voix automatique que tu entends tous les jours depuis des années, annonce un train en direction de La Défense : «… le départ est prévu à 8 heures 32. Eloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plait ! » Effectivement, à l’heure indiquée, un RER quasi complet, bourré à craquer, entre en gare mais lentement, au ralenti, pour éviter tout incident.

« Pas trop tôt ! »

Pendant ce temps, par les côtés et l’arrière en afflux constants, des flots de voyageurs continuent de se déverser sur le quai comme si un mécanisme, une ligne de production venait les déposer là. Et ton espace se rétrécit en proportion. Maintenant, des individus s’agglutinent à toi, touchent tes vêtements, te pressent : impossible d’opérer le moindre mouvement de bras ou de jambes. Tu dois rester droit comme un « i », quasiment immobile jusqu’à la prochaine rotation. En fait, tout le monde se retrouve contraint de la sorte.

« J’aurais préféré rester dans mon lit. »

Des voyageurs qui patientaient sur le bord parviennent à monter dans le train, d’où un gain de place instantané sur le quai. Tu peux avancer à présent ou en tout cas te laisser porter vers le front par la foule – qui reprend automatiquement possession de tout l’espace abandonné à l’avant, par jeu de vases communicants. L’embellie n’aura duré que quelques minutes à peine. Et le train se remplit à ras bords dans la confusion générale : des gens se battent pour entrer dedans en poussant l’amas de corps, en se jetant dans le tas avant que les portes ne se referment.

Une fois que le système de verrouillage automatique s’est enclenché, la pression se relâche à l’intérieur des wagons et les visages se retrouvent écrasés contre les vitres. Mais tu ne ressens pas de pitié pour eux. Car après tout, c’est le lot commun de tous les voyageurs.

« Pourvu que je n’arrive pas en retard. »

Le train part. Il faut attendre le prochain maintenant et surtout garder sa position coûte que coûte malgré la tension. Tu es placé à un mètre du bord, à peu près au milieu du quai si l’on se base sur la longueur. Pour t’occuper, tu fixes la nuque de la personne placée devant – ou quelques-uns de ses cheveux que tu suis de bout en bout – ou bien tu renifles les odeurs qu’elle dégage afin de les identifier. A certains moments, tu ne penses à rien du tout comme si ton activité cérébrale s’arrêtait nette. Là, par exemple, aucune pensée ne traverse ton esprit. Tu attends simplement de monter dans un train pour rejoindre enfin la Tour Orion et commencer ta journée.

« ça devient long… »

Du fond du tunnel, une autre rame déboule mais à toute allure cette fois-ci. Le conducteur doit être pressé ou bien ivre, ou alors complètement inconscient ! Car à cause de la bousculade générale, des personnes pourraient très bien tomber dans la fosse juste avant le passage du train. Et si la rame roule trop vite, il n’y a aucune chance pour l’accidenté de s’en sortir.

Tu as déjà vu quelqu’un se faire écraser un matin, comme ça, sous tes yeux ; il y a trois mois à peine, une jeune femme bien apprêtée, manager sans doute, qui se rendait à son travail et qui en deux secondes, en un claquement de doigts seulement avait été coupée en trois morceaux par cette effrayante machine, ces roues. Toi, tu en avais été quitte pour une heure de retard.

« J’espère qu’il y aura de la place… »

Le train s’immobilise de telle façon qu’une porte s’ouvre juste devant toi ; au moins, tu n’auras pas à attendre davantage sur le quai. Mais le revers de la médaille, c’est qu’une foule déchaînée s’engouffre dans le trou béant et qu’en même temps, tu es projeté à l’intérieur du wagon. Un peu comme une boule de flipper. Et c’est dans ce genre de moment que tu aurais envie de commettre un meurtre ou plutôt un massacre, de les mitrailler tous un par un, une balle dans le crâne, sans regret ni remords afin qu’on te laisse passer et qu’on respecte un peu ton espace vital.

D’autant plus qu’après, tu perds toute faculté de contrôle en étant pris dans la masse, englouti. Toi et les autres voyageurs, vous vous retrouvez encastrés les uns dans les autres, pareils à des carcasses de voiture broyées et recomposées par une puissante machine. Corps contre corps et visage contre visage dans une chaleur accablante, tu arriveras tout en sueur à l’entreprise.

Otto Lustig

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One response

24 04 2009
nicole

Merci pour ce petit recit qui illustre bien le « commute » a la Parisienne…je pense que je vais rester au soleil 🙂

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