Le procès des Tibéri

24 02 2009

Me Herzog avait l’air de s’ennuyer vaguement sur son banc, il n’avait jusqu’ici pas dit grand-chose. Thierry Herzog est devenu, en prenant un peu de ventre, l’avocat des puissants, en tous cas du pouvoir et de Nicolas Sarkozy, et suit les Tiberi depuis déjà quelques années avec une fidélité sonnante et trébuchante mais somme toute touchante, à une époque où personne n’aurait misé un kopeck sur eux.

C’est le privilège des grands avocats de ne pas s’encombrer d’effets de manche et de somnoler à l’audience quand les affaires tournent pour leur client, comme de vieux lions écrasés de chaleur qui ouvrent à peine un œil quand une proie passe à leur portée. Ils savent, d’instinct, si elle vaut la peine de se déranger, mais leur coup de griffe reste redoutable.

Lundi 23 février, devant la 16e chambre correctionnelle, Me Herzog a sauté sur son banc quand Jean Tiberi a, pour la première fois, semblé en difficulté au procès des faux électeurs du 5e arrondissement et lui a annoncé qu’il ne répondrait plus aux questions du procureur. Trop tard sans doute.

Jean Tiberi a arrondi les angles, mais senti le vent du boulet qui va probablement l’emporter. Non pas qu’il risque grand chose – un an de prison, sans doute avec sursis, et 15 000 euros d’amende – mais c’est la veille de confrontation générale de mardi, tournant supposé du procès. Me Herzog a rugi à cause d’une note, une note manuscrite, la seule de la main de Jean Tiberi dans le dossier, qui remonte aux années 1991 ou 1992. « Un document tardif, dont on n’a jamais parlé pendant l’instruction, a coupé l’avocat, et qui n’est pas dans la prévention », dans les faits reprochés à son client, poursuivi pour complicité dans la préparations des élections de 1995 et de 1997. Mais ces deux feuillets ont jeté une lueur assez inquiétante sur l’affaire pour que Me Herzog montre les dents.

Jusque-là, le procès des faux électeurs ronronnait paisiblement. Le président Jean-Paul Albert s’escrimait, avec des succès divers, à bousculer les prévenus avec une patience inlassable et malheureusement inutile. Il y a, grossièrement, trois types de clients en face du tribunal – les repentants, les têtus et les Tiberi. Les repentants avouent tout ce qu’on veut, mais ils n’y sont pour rien : ils obéissaient.

Ainsi Annick Mercier, la secrétaire d’Anne-Marie Affret, la première adjointe du maire, qui pleure à chaudes larmes en expliquant qu’elle a fait des faux et n’avait pas assez de caractère pour résister. Patrick Mondain, ensuite, « homme à tout faire » de Mme Affret, et qui d’ailleurs a tout fait. « J’ai rédigé une quinzaine d’attestation pour Mme Affret, a reconnu mercredi 18 février le monsieur. Lors des visites dans le 5e, elle voyait certaines personnes, je notais les noms et les prénoms pour l’ouverture de dossier d’inscription sur les listes électorales. J’exécutais. » Il a coupé court quand on lui a demandé de faire de fausses signatures, mais reconnaît qu’il a participé à « un mécanisme bien huilé ».

Olivier Favre ensuite, le chef du bureau des élections, qui répète « qu’il était évident » que l’ordre de ne pas radier les électeurs qui avaient déménagé du 5e « venait de la mairie de Paris, pour nous comme pour tous les arrondissements », à une époque où Jacques Chirac était maire de Paris et Jean Tiberi son premier adjoint. Il a envoyé mercredi 18 février un premier caillou dans le jardin des Tiberi en assurant que « certains prévenus élus disent qu’ils n’étaient pas au courant et pratiquent la langue de bois alors qu’ils savaient très bien ».

Le chef de file des repentants est naturellement Raymond Nentien, le secrétaire général de la mairie, dont « le repentir actif » a été assez tardif pour l’amener sur le banc des prévenus. « Vous voulez être le chevalier blanc qui lave plus blanc, mais vous arrivez après la lessive », assure le président, tellement content de son bon mot qu’il l’a répété deux fois. Raymond Nentien veut bien tout reconnaître, sauf qu’il a transmis de faux dossiers d’inscription.

Ça ne change pas grand chose à une éventuelle condamnation, mais c’est sa fierté, même si tout le dossier indique le contraire. Il veut bien « être naïf, à la limite de la bêtise », mais a l’impression que Jean Tiberi l’a fait venir dans le 5e pour lui faire porter le chapeau des faux électeurs quand ça commençait à chauffer judiciairement dans le 3e, l’arrondissement voisin.

Lundi, Raymond s’est fâché tout rouge. « La fraude électorale massive, c’est dans les années 80, c’est pas du temps de Nentien. Jean Tiberi a le culot de dire que c’est moi le responsable de la fraude, c’est ignoble ! Il me disait, si vous voulez radier 10 électeurs, il faut en inscrire 8. J’ai fait ce que j’ai pu ; on essaie de me détruire, même devant votre tribunal. Que chacun prenne ses responsabilités ! »

Chez les têtus, l’audience glisse en revanche comme un volume de Guerre et Paix sur une toile cirée. Farida Sahnoune, militante RPR de base, a trouvé plus simple de tout nier avec un certain aplomb, y compris ses propres déclarations devant les gendarmes, tellement elle s’inquiète de « contraster son image ». « Il y a des rajouts sur les imprimés ? s’étonne la dame. C’est encore mieux, je ne sais pas ce qui se passe, on est dans la multiplication des petits pains dans cette émission, euh, dans ce procès. – Le tribunal appréciera, conclut sentencieusement le président – C’est moi qui n’apprécie pas, monsieur le président ».

Jean-Claude Bardon, « maire intérimaire » ou « postiche » du 5e quand Jean Tiberi est devenu maire de Paris, est dans la même veine, en moins imagée. « Je n’ai jamais rédigé ni dicté de fausses attestations, jure l’élu, je n’ai jamais eu en main un dossier d’inscription électorale ». Tout l’accuse, lui se contente sans humour « de s’inscrire en faux ».

Jacqueline Mokrycki, enrôlée au service des Tiberi à l’âge de 17 ans et qui leur doit tout, jusqu’au poste de directrice de cabinet de la mairie du 5e qu’elle occupe toujours, maintient qu’elle ne savait rien. « Vous êtes une militante, résume le procureur, qui remet une quittance de loyer à une adresse où sont hébergés de faux électeurs, dont une dame proche des Tiberi qui habite à Saint-Raphaël et que vous ne connaissez pas, mais vous avez voté pour elle par procuration, c’est bien cela ? » « Ce n’est pas moi qui suis à l’origine de cette procuration », répond platement la jeune femme, qui passe le reste de l’après-midi à essuyer des larmes. Reste Anne-Marie Affret. C’est une têtue repentante. Les fausses attestations d’hébergement ? Les imprimés d’inscription sur les listes électorales ? « Si c’est mon écriture, je le reconnais, ben voilà, répond tranquillement l’éternelle première adjointe du 5e, c’est fait, c’est fait. »

Elle reconnaît les 196 faux électeurs qu’ont pu isoler les gendarmes, c’est largement suffisant pour être condamnée, mais sa responsabilité s’arrête là. Qui renvoyait les cartes des faux électeurs à leur bonne adresse ? « En tous cas, pas moi. » Qui emportait les cartes, le soir après 18 heures, lors de mystérieuses réunions au bureau des élections ? « Je n’ai pris aucune carte, répond fermement Mme Affret, je les posais sur le bureau, ce qu’elles devenaient après, je n’en sais rien. Monsieur le président, de grâce, trop c’est trop. Ce n’était pas mon travail, je n’étais pas toute seule pour faire ça. – Par quel tour de magie à la Garcimore (illusionniste, 1940-2000) les cartes arrivaient-elles à la bonne adresse ? plaisante le président. – Je n’en sais rien, je suis désolée. »

Anne-Marie Affret prend grand soin de ne pas mouiller les Tiberi et reste évasive quand l’accusation se rapproche d’eux, mais la moutarde commence à lui monter au nez et elle a un sacré caractère. « Pourquoi toute cette fraude, Mme Affret, demande le tribunal. Pour qui ? Pour vous ? – Je suis 8e sur une liste de 14 personnes ! Moi les listes électorales, je m’en fous éperdument. Quel intérêt ça a, pour moi ? C’est pour une équipe, même les administratifs étaient contents. M. Nentien n’a pas organisé, mais il était au courant, il me descendait quelques dossiers incomplets pour corriger l’adresse. Pourquoi il n’a pas mis tous ces papiers à la poubelle ? Ça nous aurait évité d’être là aujourd’hui ». Rires dans la salle, mais Mme Affret ne rigole pas. « On parle des Comiti, des Gramond, des Romani, il faudrait peut-être leur poser la question à tous ces gens-là. Vous vous rendez compte que toutes ces personnalités étaient au courant et qu’on se retrouve à trois secrétaires et deux bénévoles devant le tribunal ? Je suis quand même un peu étonnée. »

Elle n’a pas tort. Plus personne ne doute que la fraude a été mise en place dès les années 80 par Claude Comiti, secrétaire général du 5e de 1982 à 1989, avant de devenir directeur de cabinet, et au vu et su de Jean-José Gramond, collaborateur de Jean Tiberi depuis 1977 et qui l’a suivi à l’Hôtel de Ville. Ils n’ont rien dit de bien remarquable lors de l’instruction d’autant que la prescription les mettait hors de portée des juges. « Qui savait ? demande le président. – Je ne peux pas dire, tout le monde pouvait être au courant. Ça se faisait naturellement, j’ai continué, je ne me posais pas tellement de questions. – Ça se faisait dans tous les arrondissements de Paris ? – Je crois, oui. » Personne n’a dû le signaler aux Tiberi. Eux restent sur une position d’airain.

Xavière a répété calmement, « J’ai déjà dit que je n’avais jamais participé aux manœuvres frauduleuses. Je comprends qu’il y ait des gens qui aient témoigné contre moi, il fait chaud, c’est difficile de rester assis sur son banc. » Elle a une thèse, dont elle ne démord pas, « M. Nentien pour diluer sa responsabilité la rejette sur moi, pour atteindre Tiberi. C’est une lâcheté, monsieur le président ». Tous les autres, et ils sont légion, qui l’accusent sont « des pions » qui attendent un avancement de la mairie de Paris socialiste, leur nouvel employeur. « Je connais la pression qu’exerce la mairie de Paris sur ses fonctionnaires », dit la dame sans rire.

Xavière joue volontiers à l’idiote. « J’ai lu votre dossier, on pouvait plus rentrer chez moi tellement il y avait de papiers par terre. J’ai beaucoup lu, même si je n’ai pas tout compris, tout le monde sait que je suis très très bête ». Elle est au contraire remarquablement fine et connaît assez son affaire pour répondre systématiquement à côté ; si elle avait pu venir au tribunal avec un cabas de poireaux elle l’aurait fait.

Jean au contraire parle avec des mots choisis et une courtoisie de grand seigneur. « J’ai dit que je n’étais pas au courant, je maintiens ma confiance envers ceux qui se sont expliqués. Ces gens ont pu croire, par erreur sans aucun doute, me soutenir en faisant cela. Je n’ai rien constaté avant les investigations de la presse et de la justice ». Il le répète : « Aucun élément matériel ne peut m’être imputé, personne ne peut dire que j’ai fait inscrire ou radier qui que ce soit. Personne ne peut apporter une preuve ». Les déclarations de Raymond Nentien ? « M. Nentien n’est pas un témoin, c’est un prévenu qui essaie de se défouler pour amoindrir sa responsabilité ». C’est vrai qu’il n’y a pas de preuves.

Sauf cette fameuse note, extrêmement embarrassante pour Jean Tiberi qui pendant une heure, lundi, a écopé autant qu’il a pu sans éviter le naufrage. « Quand vous vous interrogez dans cette note sur les adhérents du 5e et hors 5e pour savoir s’ils sont inscrits ? s’attarde le président. Hors 5e ? » – J’étais en même temps secrétaire départemental du RPR, des élus me demandaient dans Paris si leurs adhérents étaient inscrits.

Dans cette note, il n’y a aucune instruction, je ne donne jamais d’instructions au secrétaire général, ce n’était qu’une demande de renseignement. » Le président insiste. Les 22 points de la note concernent presque tous le 5e, et Jean Tiberi commence à louvoyer. Et si c’était du travail strictement militant sur tout Paris, pourquoi confier toutes ces tâches à M. Bardon et Mme Affret, qui ne s’occupaient que du 5e et avaient déjà fort à faire ?

Jean Tiberi commence à patauger. « Où ai-je demandé de faire des choses sur les listes électorales, monsieur le président ? Je n’ai donné aucune instruction, je ne demandais que des informations. Je demandais à être informé comme tous les élus, voilà ma réponse, elle est simple et claire ». Sauf que le fameux document (voir ci-dessous) ressemble furieusement à une liste de directives. C’est madame la procureur qui donne le coup de grâce.

Les deux jeunes procureurs, Alexandre Aubert et Béatrice Bossard, ont l’âge d’être les petits enfants des Tiberi et on se demande parfois s’ils étaient nés au moment des faits, mais ils connaissent parfaitement leur dossier et posent avec parcimonie des questions d’une finesse remarquable. Madame la procureur fait remarquer qu’un mémo, dont Jean-Claude Bardon a fini par reconnaître la paternité, répond point par point et chronologiquement aux demandes de son maire. Si ce n’est pas des directives, qu’est-ce que c’est ? « C’est une déduction intellectuelle », répond faiblement Jean Tiberi, qui a de l’eau jusqu’à la taille.

Me Herzog coupe la parole à la jeune fille du parquet, tient tête au président, lui il connaît le métier, le brouhaha devient vite tel que son client s’accroche à la première bouée qu’on lui jette et disserte, trempé jusqu’aux os, sur ses succès électoraux. Mais la note lui reste dans la gorge et Me Herzog est renfrogné. Mergitur, nec fluctuat.

Franck Johannès

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