Tarnac: le témoin à charge contre Coupat serait un mythomane

22 01 2009

Par Fabrice Arfi, Fabrice Lhomme de Mediapart.fr

L’information est à l’évidence embarrassante pour la justice et la police antiterroristes. Alors que de plus en plus de voix s’élèvent pour souligner les points faibles de l’enquête visant «le groupe de Tarnac», ces jeunes gens soupçonnés d’avoir commis des actes de sabotage visant des TGV, Mediapart est en mesure de révéler que l’homme qui a témoigné à charge, sous couvert d’anonymat, serait en fait un… mythomane.

Cet homme, que Mediapart a rencontré chez lui mais dont nous ne révélerons pas l’identité, pour des raisons déontologiques et légales (lire notre «Boîte noire» ci-dessous), a formellement contesté être le fameux témoin sous X qui risque désormais de nourrir une controverse. «Non, non, je ne suis pas celui qui a fait de la délation. Ce que vous me dites là me fout des frissons», a assuré cette personne samedi 17 janvier, avant de mettre rapidement un terme à la conversation. Pourtant, plusieurs sources policières et judiciaires confirment qu’il s’agit bien du témoin sous X mis en avant, fin 2008, dans un rapport de synthèse de la police anti-terroriste selon lequel Julien Coupat, principal mis en examen dans cette affaire, «avait évoqué la possibilité d’avoir à tuer», d’après cet informateur.

Petit retour en arrière. Le 11 novembre dernier, des dizaines de policiers mènent, dans le cadre d’une enquête préliminaire antiterroriste, une action spectaculaire dans la mouvance dite «anarcho-autonome», et plus particulièrement dans le petit village de Tarnac, en Corrèze. Leur cible: un groupe de jeunes gens, fédérés autour de Julien Coupat, et suspectés d’avoir posé des fers à béton sur des caténaires afin de paralyser le trafic des TGV. De très grande ampleur, l’opération est immédiatement – et fortement – médiatisée. L’information parvient donc naturellement aux oreilles d’un homme qui, de par ses activités, a été à plusieurs reprises en contact avec Julien Coupat ces dernières années.

Spontanément, alors qu’une dizaine de personnes ont été placées en garde à vue à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), cet homme décide de se présenter dans les locaux d’une brigade de gendarmerie du centre de la France, proche de l’endroit où il réside. Un vrai témoin-miracle Devant les gendarmes, le mystérieux informateur dit avoir d’importantes révélations à faire sur Julien Coupat et ses proches, mais exige de témoigner anonymement.

Les gendarmes, après en avoir référé au parquet antiterroriste, acceptent et lui proposent le témoignage « sous X », institué en 2002 par la loi Perben. Selon l’article 706-58 du code de procédure pénale, «en cas de procédure portant sur un crime ou sur un délit puni d’au moins trois ans d’emprisonnement, lorsque l’audition d’une personne visée à l’article 706-57 est susceptible de mettre gravement en danger la vie ou l’intégrité physique de cette personne, des membres de sa famille ou de ses proches, le juge des libertés et de la détention, saisi par requête motivée du procureur de la République ou du juge d’instruction, peut, par décision motivée, autoriser que les déclarations de cette personne soient recueillies sans que son identité apparaisse dans le dossier de la procédure (…) L’identité et l’adresse de la personne sont inscrites dans un autre procès-verbal signé par l’intéressé, qui est versé dans un dossier distinct du dossier de la procédure (…)».

Alors que la garde à vue des suspects est toujours en cours (elle va s’étendre sur quatre jours, du 11 au 15 novembre, conformément à la législation antiterroriste), le procès-verbal du témoin sous X est transmis aux policiers de la sous-direction antiterroriste (SDAT), en charge de l’enquête. Ces derniers vont prendre très au sérieux les «révélations» de ce témoin-miracle, comme l’atteste la conclusion de leur rapport de synthèse, rédigé le 15 novembre 2008, et sur la base duquel le parquet de Paris allait ouvrir une information judiciaire pour «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste». «Coupat avait évoqué la possibilité d’avoir à tuer» Une décision qui entraîna la désignation d’un juge d’instruction (Thierry Fragnoli en l’occurrence) puis la mise en examen et le placement en détention provisoire de neuf personnes, suspectées d’être membres d’une «cellule invisible» ayant pour projet la lutte armée. V

oici comment se concluait ce fameux rapport, que Mediapart a publié en exclusivité le 22 novembre 2008: «L’ensemble des investigations menées depuis le 16 avril 2007 sur le nommé Julien Coupat ont donc permis de mettre au jour les agissements d’un groupe d’activistes reliés à la mouvance anarcho- autonome et désirant se livrer par différentes formes d’actions violentes à la déstabilisation de l’Etat. Ces conclusions sont largement confirmées par les déclarations formées par un témoin désigné sous le numéro (…) qui, entendu sous X… durant le temps de la garde à vue, confirmait l’existence d’un groupe formé à partir de 2002 autour d’un leader charismatique, le nommé Julien Coupat avec pour principale implantation la ferme « Le Goutaillou » et ayant pris la dénomination de « Comité invisible, sous-section du parti imaginaire ». Ce groupe se présentant comme « le plus apte à détruire le monde et à en reconstruire un neuf » étant le rédacteur final d’un pamphlet principalement rédigé par Julien Coupat et intitulé L’Insurrection qui vient.» Les policiers ajoutaient: «Le témoin attestait de la proximité du nommé Julien Coupat avec le mouvement « black block » et de sa participation à de nombreuses manifestations violentes menées en marge de grandes rencontres politiques mais précisait également qu’à plusieurs reprises lors de réunions, Julien Coupat avait évoqué la possibilité d’avoir à tuer, précisant que la « vie humaine à une valeur inférieure au pouvoir politique » et que l’objectif final du groupe était le renversement de l’Etat.»

Las, quelques jours plus tard, alors que «les neuf de Tarnac» sont dispersés dans différentes maisons d’arrêt, des rumeurs alarmantes remontent au ministère de l’intérieur et place Vendôme. Le témoin sous X serait tout sauf digne de foi. «Dénonciation d’infractions imaginaires» De fait, l’homme est réputé pour sa mythomanie. Il a d’ailleurs été condamné récemment par un tribunal de province pour «dénonciation d’infractions imaginaires», selon son avocat. Il s’était dit persécuté et avait échafaudé différents scenarii assez sophistiqués pour faire croire que l’on en voulait à sa vie. Son stratagème avait toutefois fini par être éventé, et l’homme confondu. Sollicité par Mediapart, le parquet de Paris affirme que le témoin sous X – dont il n’est pas non plus pour l’instant démontré qu’il a menti concernant Coupat – est rapidement apparu peu crédible, et qu’il a été tenu compte de ses «antécédents».

De fait, dans ses réquisitions devant la cour d’appel, lors de l’examen des différentes demandes de remises en liberté formées par les mis en examen, le ministère public a pris bien soin de ne pas évoquer les déclarations du témoin anonyme, qui ne sont mentionnées à aucun moment. Le juge Fragnoli lui-même ne s’est pas appuyé dessus lors de ses différents interrogatoires. Le parquet observe par ailleurs que ce témoignage est marginal dans le dossier, la preuve en étant qu’il a été recueilli alors que les gardes à vue étaient déjà entamées et donc, du point de vue policier, que la première phase de l’enquête était bouclée. Même son de cloche du côté des policiers, où l’on insiste sur le fait que l’informateur controversé a surtout apporté des «éléments de contexte», n’ayant par exemple été témoin direct d’aucun acte de sabotage, et qu’il leur a été amené par les gendarmes. Sollicités par Mediapart, ces derniers, visiblement peu désireux de «porter le chapeau», soulignent qu’ils se sont contentés de prendre une déposition puis de la transmettre à la SDAT…

Toutefois, de source judiciaire, on concède que les policiers ont repris imprudemment à leur compte ces «révélations» dans la conclusion de leur rapport de synthèse. En effet, telles qu’elles y sont reproduites, les déclarations de l’informateur anonyme constituent à l’évidence un témoignage très à charge, prêtant notamment à Julien Coupat des intentions meurtrières. Leur mise en exergue était censée illustrer la «dérive brigadiste» dans laquelle le groupe de Tarnac se serait engagé, justifiant ainsi un peu plus l’application à son encontre de la procédure antiterroriste aujourd’hui tant contestée.

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