Témoignage sur la crise

21 01 2009

Trouvé sur un blog hébergé par Le Monde…

***

“Assieds-toi, j’ai quelque chose à te dire”. C’est par ces mots que Catherine Gruel a accueilli son mari Dominique, le 10 décembre, et tous deux me répètent la phrase. Elle venait d’apprendre d’une délégué CGT qu’il était licencié de sa société de sous-traitance automobile, EMT composants, après presque vingt ans de maison.

Ce fut “un mauvais cadeau de Noël”. Le soir même, Dominique, 49 ans et 1 600 euros de salaire net, “grâce aux primes du travail de nuit”, partait à Caudebec-les-Elbeuf prendre son service.

Cette nuit-là, Dominique et les autres ont joué aux cartes. Le lendemain, il a reçu sa lettre de licenciement, qu’il m’a autorisée à photographier. Comme les 124 autres concernés, Dominique s’était “battu” pour que l’entreprise, placée en redressement judiciaire fin mai, soit reprise par Autoliv, son propriétaire d’avant 2002.

Ça a marché, avec pour corollaire des licenciements, dont il ne pensait pas faire partie, “parce tous le monde disait qu’ils auraient besoin des chefs de chaîne, comme moi. Et parce qu’ils savaient que ma femme était au chômage”. Et pour cause : Catherine travaillait aussi chez EMT, comme intérimaire, jusqu’en avril.

“Quand les deux membres d’un couple étaient à EMT, ils avaient dit qu’ils licencieraient un des deux. Mais parfois, ils ont gardé les deux. Je n’ai pas de jalousie, tant mieux pour eux. Mais on dirait qu’ils ont choisi avec un bandeau sur les yeux. Comme un jeu de dames, et ils déplaçaient des pions”, explique Dominique.

Comme si ne jamais être absent, et de “toujours dépanner quand on l’appelait pendant les vacances” n’avait pas compté. Le surlendemain, il y avait une réunion à l’ANPE. “A chaud, comme ça, après trente ans sans y aller, ça m’a un peu traumatisé. J’avais l’impression de retourner à l’école, d’être un peu rabaissé. Moralement”.

Il me dit aussi que les finances sont difficiles. Seulement douze jours lui ont été payés en décembre, le reste tarde, et “on ne connaît même pas les indemnités de licenciement”. Catherine vient d’arriver au bout de ses allocations chômage. Et n’a pas droit au RMI, calculé en fonction des revenus du couple en 2008. Pour les fêtes, c’est leur fille et les parents de Dominique qui ont invité à dîner. “On était gênés”. Un voisin s’est proposé d’avancer le prix du fioul.

C’est dur à dire pour la “fierté” de Dominique, mais à ces difficultés s’ajoutent 14 000 euros de dettes. “Ça arrive à d’autres”, tempère Catherine. En 2005, elle a renoncé à une promesse d’embauche pour recueillir ses parents, handicapés et ruinés. Cela, “on ne regrette pas, même si c’était dur”. “Pour aider”, ils ont contracté des prêts – “une belle bêtise”, et n’ont pas réussi à rembourser. Les huissiers menaçaient.

Le couple est maintenant “protégé” d’une saisie par une procédure de surendettement, sans en voir la fin. “La Banque de France nous a fixé des mensualités de 900 euros, mais on n’y arrivait pas. On a demandé un rééchelonnement, et puis, Catherine a été au chômage. On a déclaré le changement de situation, mais ils n’avaient pas encore rééchelonné, que j’étais licencié”, explique Dominique, sans haine.

En attendant la fin du préavis de licenciement, le 12 février, “je tourne, je marche, je me morfonds, ça joue sur mes nerfs”. “J’imagine qu’EMT va me rappeler, me dire qu’ils ont besoin de moi, même si c’est mort, grillé”, dit-il d’un sourire désabusé. Catherine fait de l’eczéma, des insomnies. Mais “il faut garder espoir”. Peut-être moins pour elle, car faute de permis de conduire, c’est plus difficile de trouver un emploi.

Mais en Dominique, elle a confiance. “Je sais que tu retrouveras, répète-t-elle, tu as toujours retrouvé”. Lui : “C’est vrai que j’ai fait n’importe quoi comme boulots, quand j’étais jeune. Même de la merde”.

C’est pourquoi, cette fois, il veut se “créér des appuis, pour ne pas être trop exploité derrière”. Il rédige son CV avec l’agence de reclassement des salariés d’EMT, il esssaie d’obtenir, dans le cadre du DIF, une formation de cariste – il en a l’expérience -, et compte passer la visite médicale pour réactiver ses nombreux permis : poids-lourds et super-lourds, semi-remorques, transports en commun.

“Moi, si je peux éviter d’avoir les Assedic, c’est bien. Ça laissera aux autres. Je préfère avoir un salaire que j’ai mérité”.

Le 29 janvier, Dominique ira à la manifestation unitaire contre la crise, à Rouen.“Pour soutenir ceux d’EMT qui ont encore du travail. Parce qu’ils ont peur que ça ne dure pas”.

Claire Ané

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