Rudy

8 01 2009

Je reçois à l’instant cet étrange message…

« Cher Otto,

Nous ne nous connaissons pas, enfin je ne crois pas. Et c’est pour le moins assez étrange. Car si nous ne nous sommes jamais rencontrés, nous entretenons tous les deux une très forte amitié avec François. Le hasard a sans doute fait que nous n’avons pas été convié chez lui au même moment ou que nous ne nous sommes pas croisés dans les endroits où il a ses habitudes.

Pourtant, j’ai entendu parler de toi en de maintes occasions et je suppose qu’il en a été de même de ton côté. François qui a le souci de ses amis comme aucune autre personne prend toujours soin de donner des nouvelles de ses proches quand bien même ils ne se connaissent pas entre eux. A travers sa parole, nous entendons davantage parler de nous-mêmes que de lui. Tu as dû remarquer ce trait si particulier de sa personnalité. Je ne te suis donc pas tout à fait inconnu et tu ne m’es pas non plus totalement étranger.

Mais je m’égare. Ce n’est pas pour te dire ces choses que je t’écris, cher Otto. Non, je voulais te parler d’un problème personnel, d’une histoire qui m’est arrivée récemment et qui, d’une certaine manière, te concerne. Peut-être même qu’involontairement, tu as entraîné la survenue de ces événements.

                                                                                         ***

Avant-hier, je me suis rendu au cinéma en compagnie d’un nouvel ami, un collègue de travail très séduisant dont je suis un peu tombé amoureuse. Et je pensais bien que ce soir-là, dans une salle sombre, Rudy me ferait enfin des avances. Je veux dire que pour moi, il était fort probable que nous commencions à sortir ensemble.

Nous sommes allés voir le dernier film des Frères Coen, Burn after reading, dans une petite salle du sixième arrondissement. Et effectivement, au bout d’une demi-heure de projection, comme je devais paraître agitée ou tout du moins peu concentrée sur l’écran, Rudy a posé sa main sur la mienne. Sans retenue. Et puis il a approché sa tête et ses lèvres soudainement. Et à un moment, il a voulu m’embrasser dans le cou, après avoir soulevé mes cheveux. J’ai senti le souffle de ses narines contre ma peau et le halètement de sa respiration saccadée monter, monter. Et finalement, il les a posées, ses lèvres, ses ventouses. Et il est resté comme ça à aspirer je ne sais quoi. Peut-être ma peau ou mon odeur. 

Et là, une image a surgi brutalement dans mon esprit, une image enfouie, sortie de nulle part. Du néant en quelque sorte. Je me suis figuré, rien qu’une fraction de secondes, vraiment, que sa bouche si entreprenante allait tout d’un coup mordre dans ma chair et creuser, arracher un morceau. Et j’ai vu, quelque part dans mon cerveau, cette bouche cachée par ma chevelure et donc invisible, oui, je l’ai aperçue avec un morceau de moi entre les dents. Et il m’a fallu une fraction de seconde pour ressentir cette étrange sensation qu’en définitive, ce soir-là et à cet instant précis, je me retrouvais à la merci d’un type presque parfaitement inconnu. Et j’ai poussé un petit cri de frayeur aigu et perçant qui a aussitôt interrompu la torpeur de la projection, en même temps que les ardeurs de ce…ce collègue de travail.

C’est idiot, n’est-ce pas?

Mais je ne connais pas Rudy. Je le fréquente depuis quelques jours à peine et après trois verres, après un déjeuner, une exposition, un cinéma, nous n’avons pas fendu la glace qui nous sépare. Chaque fois que j’amène la discussion sur un terrain plus personnel, dès que je le titille sur sa personnalité, ses mystères ou ses travers, je sens qu’il se cabre. Comme un animal sauvage, très sauvage même. Et il fait diversion. Habilement. Je ne sais rien de son passé, de sa véritable personnalité. Et je ne pourrai sans doute jamais le connaître vraiment, lui, Rudy, quand bien même nous devrions un jour nous rapprocher, nous aimer et puis vivre ensemble et finalement nous marier. Et je pense cela instinctivement, je le sens et le ressens au plus profond de moi comme si c’était vrai et immuable. 

Je suis restée froide et quasi muette tout le reste de la soirée, jusqu’à la fin du film et le pathétique au revoir du métro. Je crois que c’est la lecture de certains de tes articles qui a provoqué en moi cette peur de l’Inconnu. Une peur qui m’a toujours habitée, je ne peux le nier, mais au prix d’incroyables efforts sur moi-même, j’étais parvenue à la contrôler depuis quelque temps. Alors, ces histoires d’hommes ou de femmes découvrant éberlués que leur ami, leur fils ou leur frère, qu’un de leur proche est un cannibale, qu’il bouffe de la chair humaine en cachette, ces récits tellement véridiques et à ce point effrayants me sont un peu montés à la tête, je dois le dire. C’est moi, certainement, qui suis stupide.

Seulement…

Seulement, aujourd’hui, Rudy a insisté pour connaître les raisons de mon brusque changement d’attitude. Il a voulu comprendre pourquoi j’avais poussé ce cri au cinéma et pourquoi, depuis ce moment, je le fuyais alors que notre histoire s’annonçait sous les meilleurs auspices. Après le travail, sur le chemin du retour alors qu’il m’accompagnait, j’ai tout déballé sans réserve, brutalement. Et j’étais prête à rire de mes angoisses et de ma bêtise et aussi à lui formuler des excuses. Seulement, c’est étrange… Mais… J’ai bien senti qu’au moment de prononcer le mot « cannibale » ou juste après, dans la seconde qui a suivi, alors que je m’attendais à le voir éclater de rire face à des craintes si insensées, et bien, il s’est complètement figé, oui, raidi de tout son long, des pieds à la tête ; et son visage est devenu tout d’un coup si terne et en même temps si hermétique qu’il m’est impossible de ne pas déduire quelque chose de ces signes, de ce que je qualifierais de…preuves. Parfois, la vérité retentit sous le masque et ces traits qui ressortent, cette physionomie instantanée en disent tellement plus que des mots.

Toi qui as écrit ces histoires, tu dois bien voir de quoi je veux parler. N’est-ce pas?

(…) »

 

Charles Comman / Otto Lustig

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