Un aveu monégasque

15 12 2008

Il y a une histoire dont j’ai toujours eu un peu honte, que je n’ai jamais osé raconter, pas même à ma conscience. C’est dire…

Et pourtant, à bien y réfléchir, en me penchant sérieusement dessus pour la première fois depuis qu’elle est survenue (il y a de cela une vingtaine d’années), je me rends compte qu’il n’y a rien de dérangeant dans ce récit, rien qui ne remette en cause mon honneur ou ma probité d’alors. Mais parfois, au moment où ils se produisent, des évènements vous procurent une telle émotion, en l’occurence une incroyable gêne, que vous les mettez de côté dans le grenier de votre mémoire. Puis le temps passe inexorablement comme dans toute vie et vous oubliez qu’ils sont là, tout près de vous, et même en vous. Et à l’occasion d’un grand nettoyage de décennie et d’un déballage tous azimuts, vous ressortez vos reliques, vos vieilleries. Là, à votre grande surprise, vous regardez non pas avec crainte ou honte mais nostalgie ces souvenirs de votre enfance qui tombent presque par miracle entre vos mains.

Alors, il est temps pour moi maintenant, de vous faire partager ces obscurs instants dont personne n’a jamais eu connaissance et que les intéressés, les témoins de l’histoire, eux-mêmes, ont dû oublier.

La scène se déroula en 1986 ; j’avais alors 9 ans et ma famille habitait Monaco.

Certains l’ignorent peut-être encore mais la Principauté est un des plus petits Etats au monde, à peine moins minuscule que le Vatican, de sorte qu’on en fait facilement le tour et que la population est assez réduite. Il suffit de 15 minutes de marche pour traverser en largeur ce territoire exigu et de 40 minutes seulement pour l’arpenter en longueur. Et dans cet espace si réduit, résident pas moins de 30 000 privilégiés (exemptés de toute imposition et abonnés au casino ainsi qu’aux bains de mer).

Avec une telle situation, un tel ordonnancement des choses, il était inévitable que les Monégasques croisent régulièrement le Prince et sa brillante descendance. Oh, certes, les Grimaldi auraient pu se cloîtrer dans leur château ou vivre en autarcie sur le Rocher de Monaco par facilité ou convenance personnelle. Mais dès sa prise de service, le Prince régnant, Rainier III, a compris le parti qu’il pouvait tirer (en termes de popularité) d’une écoute attentive de ses sujets.

Ainsi, il n’était pas rare de tomber sur une de ses héritières, Caroline Grimaldi par exemple, en train d’acheter en toute innocence quatre belles escalopes de dinde chez le Boucher, au marché de la Condamine. POur faire comme monsieur et madame tout-le-monde. Et une fois que le commerçant lui rendait la monnaie, elle avait tout loisir de serrer quelques mains et d’entendre les doléances d’une population avide de sens et très soucieuse quant à l’évolution du monde et de l’univers. Bien évidemment, les autres rejetons de Monsieur de Monaco et Madame Kelly se prêtaient de bonne grâce au même exercice et les Monégasques leur en étaient infiniment reconnaissants.

Pour ma part, je les ai tous croisés à un moment de ma vie. Ou plutôt de ma jeunesse. Mais ma première rencontre avec Albert m’a davantage marqué que toutes les autres et, au fond, je crois bien que c’est de cela dont j’aimerais vous parler, plus précisément.

Un mercredi après-midi de janvier, après l’école, ma mère m’emmena essayer la voile au Club du Port de Monaco. A cause de mon corps frêle, le karaté s’était révélé trop violent, le football trop engagé, le tennis trop intensif et ne parlons pas de l’athlétisme… Alors, en effet, pourquoi pas la voile?

Par manque de temps, insouciance ou imprévoyance, ma mère ne prit pas la peine de glisser des habits de rechange (ni même une serviette) dans mes affaires. A moins qu’elle ait été persuadé de mes talents de marin et d’un destin à la Tabarly. Toujours est-il que je me retrouvais, à mon corps défendant, dans un bateau microscopique, une sorte de barquette, un biscuit que les initiés appellent Optimist, en plein hiver, un jour de quasi tempête. Sans rien savoir des rudiments de ce sport. Avec l’obligation bien ancrée dans ma cervelle de ne pas tomber à l’eau. D’où une forte pression sur mes épaules, qui devait, hélas, être fatale aux espoirs que ladite mère avait placés en moi.

Cependant, un jeune garçon de 10 ans, assez expérimenté, m’accompagna dans cette aventure sur la Méditerannée; ce qui augurait d’une tranquille traversée. Mais je dus apprendre plus tard, quelques minutes avant de chavirer – dans le port de Monaco – que mon camarade n’avait qu’un cours à son actif. En somme, il n’incarnait pas ce vieux loup de mer que m’avait promis le moniteur avant la montée et l’installation sur notre « navire ».

Oui, nous fîmes naufrage dans le Port Hercule, pourtant protégé par de hautes digues, avant même l’atteinte de la pleine mer, et sous l’effet d’une série de vaguelettes, produite par un zodiac de faible envergure, avançant au ralenti. Au moment de l’impact, le bâteau se renversa à cause d’un geste maladroit de mon compagnon d’infortune ou bien du fait de ma propre maladresse. Les véritables raisons de cette déconfiture sont restées mystérieuses jusqu’à ce jour et je ne m’en plaindrais pas. Car, autrement, je pourrais bien être mis en cause.

Le moniteur, doué d’une âme charitable, se porta à notre hauteur et en même temps à notre secours, grâce à son bâteau à moteur rapide comme le mistral. A cause de mes hurlements continus et violents – et de ma mine déconfite, il comprit tout de suite que je ne reprendrais pas la mer et peut-être aussi que personne ne parviendrait jamais à me convertir à la voile. Pas même lui, en dépit de sa bonne volonté. Il nous repêcha comme si nous avions été des épaves et nous invita à terminer ce délicieux voyage en sa compagnie.

Après la fin de la séance, et au bout d’une heure de navigation sur ce hors-bord sinistre, je retrouvai la terre ferme avec tout le soulagement requis, comme vous pouvez vous le figurer. D’autant que j’avais vu la tempête. Oui, je l’avais senti passer sous mes pieds et devant mes yeux. Avec un incroyable déchaînement. J’avais même cru mourir. Mais passons: je me garderai bien de trop forcer ma mémoire pour faire revenir à la surface ces souvenirs douloureux.

Une fois le matériel de navigation rangé, les sportifs se réfugièrent dans les vestiaires pour se réchauffer, se sécher et puis se changer avec des vêtements propres pendant que je ruminais sur mon sort. Un bon samaritain, toutefois, appitoyé et soucieux de ma personne, me rapporta un essuie-main, glané dans les toilettes. Je pus m’éponger tant bien que mal.

Et là, coup de théâtre et effet de surprise : un individu hèla la foule pour prévenir de la visite imminente de Monseigneur, le Prince Héréditaire Albert de Monaco, Président honoraire du Club de voile, désireux de découvrir les nouvelles installations. Ce fut à cet instant précis une véritable cohue, chacun se dépêchant de terminer sa toilette pour accueillir dans de bonnes conditions cet illustre personnage. Moi, à partir de ce moment, on m’oublia complètement dans un coin et je fus livrer à mon triste sort de naufragé de la mer et désormais aussi de la terre.

Je restai seul dans le vestiaire et me déshabillai entièrement, avant de voler un t-shirt au hasard, dans le sac d’un adulte. Mais bien entendu, je n’eus pas le temps de l’enfiler car la porte s’ouvrit. Forcément. Et fatalement, le Prince entra le premier, suivi des membres du club et là, on nous présenta.

Qu’il sache aujourd’hui, du haut de son Rocher, alors qu’il a succédé à son père à la tête de l’Etat monégasque, que ce petit garçon profondément intimidé, nu comme un ver et qui n’osait pas lui serrer la main, cet apprenti marin qui avait chaviré dans le port et dont il s’était gaussé, et bien oui: c’était moi.

Charles Comman/Otto Lustig

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3 responses

16 12 2008
Arthur

Depuis ce jour, à chaque fois qu’Otto reçoit chez lui un ami, il l’accueille nu comme un ver ! Je comprends maintenant pourquoi !

16 12 2008
effetdomino

Tu confonds avec quelqu’un d’autre!

16 12 2008
effetdomino

N’importe quoi!

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