Monaco – Le renversement de l’ordre établi

10 07 2009

Durant mon enfance, j’avais une si haute conscience de moi-même et de ma destinée que toute restriction à ma liberté de parole ou de mouvement me paraissait insupportable ; de sorte que je mettais un point d’honneur à me soustraire à l’autorité qui s’abattait sur moi de tous côtés comme c’est de coutume à cet âge où l’on s’approche du terme de l’enfance et où les institutions familiales et scolaires vous suivent au doigt et à l’œil, vous abreuvent de recommandations et émettent une quantité effroyable d’interdits dans le dessein évident de mater vos ardeurs avant l’entrée dans l’adolescence.

En réalité, ce goût des responsables de mon éducation pour la restriction et la surveillance trouvait sa légitimité dans le fait que nous nous trouvions tous à Monaco, havre de paix et paradis sécuritaire où l’omniprésence des caméras, des micros et des vigiles conduisait parfois à certaines dérives lorsque les forces de l’ordre en étaient réduites à se surveiller elles-mêmes, n’ayant pas suffisamment d’habitants au kilomètre carré pour s’occuper. Quand bien même nous aurions été des milliers ou des dizaines de milliers en supplément, je ne crois pas cela aurait changé quelque chose au fond de l’histoire, les Monégasques ayant de toute façon peu de goût pour la rébellion, eux qui n’ont pas renversé un prince en 800 ans de dynastie.

Il était somme toute logique que dans ce contexte, dans cette atmosphère lourde et pesante où nous ne jouissions pas de nos droits les plus élémentaires et où nos parents vivaient dans la certitude que moins on nous accordait de libertés, plus nous aurions de chance d’échapper au funeste destin de la jeunesse française, élevée ou plutôt abandonnée à son triste sort par les gauchistes de mai 68,  dans cette ambiance là, il leur paraissait tout à fait naturel d’appliquer les méthodes et préceptes de la police à d’autres domaines et même à tous les champs de notre existence, a fortiori notre éducation ; et c’est ainsi qu’au fil des ans, à mesure que nous avancions en âge, j’ai senti poindre chez mes parents la crainte que mes sœurs et moi-même finissions mal, d’où la montée en puissance d’un arsenal répressif propre à réduire à néant notre penchant pour l’irrévérence et le laisser-aller.

Ainsi, pour être plus concret, nous avions interdiction de sortir le soir après 19 heures, le week-end ainsi que pendant les vacances et les jours fériés. Si nous n’étions pas de retour avant l’heure fatidique, le concierge du Columbia Palace était envoyé à nos trousses dans le quartier de la Plage, moyennant, sans doute, une petite rétribution. Et toute contravention se payait en général assez chèrement : ma mère nous privait d’argent de poche pendant une semaine au strict minimum tandis que mon père nous fessait jusqu’à l’obtention d’un pardon. Les rôles avaient été répartis depuis longtemps entre nous et, comme par magie, chacun tenait le sien à la perfection. À mon père revenait la fonction du gendarme, soucieux de l’ordre et du respect des valeurs et des traditions, exécutant impitoyablement les décisions de ma mère et retenu par elle dès qu’il outrepassait les arrêts de son jugement. À mes sœurs et moi-même incombait la mission d’instiller le trouble dans l’environnement familial et à ce jeu, il faut le dire, nous enchaînions les succès. Mais, certainement, la Palme d’or me revenait de droit tant en raison de mes bêtises, commises au grand jour, au vu et au su de tous, que du fait de mes coups bas et tordus, assénés dans le plus grand silence. Pêle-mêle, je pourrais citer la pose d’une casserole brûlante sur un canapé en cuir acquis depuis trois jours à peine, le lancer d’un paquet de riz  et de milliers de grains dans notre salon ou le largage de yaourts à travers la fenêtre sur des madones de Milan portant des manteaux de fourrure, ou bien aussi l’introduction d’une souris dans l’appartement, ce qui nous amena à adopter un chat, ainsi que je l’avais prévu – et souhaité.

En semaine, notre journée se terminant à 17 heures, nous devions être de retour à la maison avant 18 heures, dernier délai. Peu importait que la compagnie des Autobus de Monaco ait diminué ses rotations tel ou tel jour en raison du Grand-Prix automobile ou du rallye de Monte-Carlo, ou que le Frère Dumont ait ouvert les grilles avec trois quarts d’heure de retard par mesure de rétorsion contre les agitateurs de l’école Saint-Charles. Non, décidément, aucune excuse, fut-elle absolument véridique, ne recevait l’assentiment de mes parents. Et si nous n’avions pas donné signe de vie avant 19 heures, le gardien de l’immeuble, qui grâce à nous a dû arrondir ses fins de mois, partait une fois encore à notre recherche dans les bas-fonds de la Principauté.

Je soupçonne au passage Monsieur Weyssonnier ainsi que son épouse, de nous avoir offert des pistolets en plastique, des cordes à sauter ou bien des vélos uniquement dans l’optique de nous inciter à jouer dehors jusqu’à pas d’heure et non par simple bonté d’âme, ainsi qu’ils voulaient nous le faire croire. Après tout, il était de notoriété publique qu’ils recyclaient sans vergogne les objets et encombrants abandonnés dans les vide-ordures de la tour par les habitants des étages élevés, les plus riches de tous et, naturellement, les plus enclins au gaspillage. Ils n’allaient tout de même pas s’approvisionner à notre profit chez le marchand de jouets du pays.  À plusieurs reprises, j’avais fait part de ma perplexité sur ce point à ma sœur, ce qui n’avait pas manqué d’instiller le doute dans son esprit quant aux véritables intentions des gardiens. Mais, n’est-ce pas, un témoignage à charge ne suffit pas à accréditer une accusation.

Après 20 heures, si Weyssonnier n’avait pas retrouvé notre trace et dès lors était revenu bredouille de sa campagne, dans ce cas de figure assez extrême où l’on pouvait légitimement envisager le pire, y compris un enlèvement ou un meurtre, mes parents recourraient aux services de la police. Un ou plusieurs agents informés de notre profil et des quelques lieux où nous avions nos habitudes – notamment le jardin du Centenaire en surplomb par rapport à la mer, glissaient leur tête à travers les feuillages des arbustes qui servaient de toits et de murs à nos maisons imaginaires – tout en nous offrant un creux pour figurer un intérieur. Une fois repérés et cernés, lorsque toutes les issues avaient été bouclées, nous n’avions plus qu’à sortir de nos cachettes, tels des rongeurs reclus dans leur terrier et forcés de l’abandonner après l’assaut d’une cohorte de chasseurs. Nous nous rendions à eux, pétrifiés mais fiers tout de suite après d’être conduits par des forces de l’ordre et de traverser le parc et l’avenue jusqu’à notre Immeuble de Grande Hauteur, comme des hors-la-loi. J’espérais secrètement que ces arrestations à répétition entretiendraient notre réputation de rebelles semant la terreur dans toute la région.

Dans le hall d’entrée, assis derrière son comptoir en marbre de Carrare et abandonnant pour un instant la surveillance des écrans de contrôle, Weyssonnier, l’air traître et satisfait, accueillait note petit groupe par un sempiternel : « Ah je vous l’avais bien dit que vous les trouveriez là-bas ! » Au fond, je ne suis pas certain qu’il nous ait cherché, ne serait-ce qu’une seule fois.

Charles Comman





La prédominance canine

1 07 2009

D’après une étude très sérieuse publiée dans le dernier numéro de la revue Nature, la race canine verrait sa population augmenter chaque année de plus de 300 % et ce depuis le début de cette décennie ; les principaux foyers de développement se situant dans les pays du Sud.  Auparavant, l’accroissement n’était que modérée et ne dépassait pas, en tout cas, celle de la population humaine.

Plusieurs explications à ce phénomène sont avancées : des facteurs environnementaux et sociaux (l’accélération de l’élevage et de la domestication des chiens en Chine et en Inde) ; des facteurs génétiques (l’amélioration de leur ration alimentaire rendrait le sperme canin de meilleure qualité tout en favorisant l’ovulation) ; mais aussi des facteurs indéterminés qui expliqueraient, par exemple, la recrudescence des actes de copulation et la multiplication des portées nombreuses (plus de dix chiots).

D’après l’OMS, la population de chiens dans le monde avoisinerait en ce moment les 150 millions, soit bien moins que les êtres humains (un peu plus de six milliards d’individus). Mais au rythme actuel de l’évolution de ces deux espèces, la courbe de la population canine devrait dépasser celle des humains d’ici une cinquantaine d’années. Pire, en 2100, les chiens seront vraisemblablement deux fois plus nombreux que nous – si rien n’est fait d’ici là.

La revue Nature tire à ce sujet une conclusion alarmante: la morphologie canine ayant tendance à s’allonger et à s’épaissir dans des proportions supérieures à celles diagnostiquées chez nous-mêmes, nous pourrions bien nous retrouver submerger et passer sous la coupe des chiens, en raison de leur prochain surnombre et de leur puissance décuplée.

Le Professeur Allen Eisenberg de l’université de l’Iowa, spécialisé dans la génétique canine et dans l’étude comportementale de nos petits toutous, estime d’ailleurs que la domination de l’homme sur les autres espèces animales est d’ores et déjà menacée. Il en veut pour preuve le résultat d’une expérience étalée sur trois années qu’il vient de réaliser avec son équipe de chercheurs. Dix familles-témoins ont accueilli en leur sein un seul chien; dix autres familles, deux chiens; à nouveau, dix familles ont accepté d’héberger trois chiens et ainsi de suite jusqu’à cinq. A noter que tous ces animaux ont été au préalable stérilisés afin de garantir la valeur scientifique de cette expérimentation.

Le Professeur et son équipe ont obtenu des résultats inquiétants, dépassant leurs pires espérances. Plus les chiens sont nombreux, plus les liens familiaux se distendent et plus les individus rencontrent des problèmes sociaux, psychologiques ou de santé. Trois suicides ont été enregistrés, deux au moins découlant directement de la présence des chiens dans le foyer (ces événements ont contraint chaque fois à une suspension temporaire du test). En outre, 17 divorces et deux séparations s’expliquent aussi par la participation à l’expérience, le couple ne parvenant plus à s’entendre, l’un voulant conserver les chiens, l’autre s’en séparer et arrêter là les frais. La plupart des enfants de ces familles ont été confrontés  à une baisse de leurs résultats scolaires (44 redoublements ont été constatés sur les trois années) tandis que 25 parents au total ont perdu leur emploi, un niveau bien plus important que dans la population générale.

Allen Eisenberg et sa troupe ont surtout été frappés par le fait qu’au sein de 17 foyers-témoins, les chiens avaient pris le dessus sur les familles. Dans ces 17 cas, la vie familiale tournait directement autour de celle des chiens qui décidaient de tout, faisaient ce que bon leur semblait. Et dans cinq cas, les familles avaient même été dépossédées de leur logement et s’étaient réfugiées dans une seule pièce, la plupart du temps la cave ou le garage.

Depuis l’aboutissement de cette douloureuse expérience, les candidats (non rémunérés) bénéficient d’un suivi psychologique (financé par l’Université de l’Iowa) afin de se reconstruire. Et pendant ce temps, le Professeur Allen Eisenberg presse le Congrès américain de lui octroyer de nouveaux fonds publics afin de poursuivre et compléter ses recherches. Il a aussi profité de sa présence à Washington pour remettre un rapport au Président Obama, lequel a sérieusement promis de garder ses distances avec Bo, le nouveau chien de la Maison Blanche.

Charles Comman





Monaco – Chantons l’hymne national (suite)

29 06 2009

Après l’interminable épreuve de l’apprentissage, il ne nous restait plus qu’à mettre en pratique nos connaissances et par la même occasion faire montre de notre talent de chanteurs devant les autorités locales, lesquelles nous écoutaient chaque fois avec autant de plaisir que nous en ressentions en entonnant l’hymne. Cette journée pouvait donc être perçue à bien des égards comme une gigantesque entreprise d’expiation collective.

Le 19 novembre, nous nous devions d’être prêts, dans tous les sens du terme ; être en voix, évidemment, mais aussi correctement peignés – avec une raie sur le côté pour paraître propre, et habillés selon les circonstances. Le rendez-vous avait été fixé une semaine à l’avance, à 8 heures précises dans la cour de récréation de l’école Saint-Charles. En franchissant la grille de l’entrée, j’étais frappé par une étrange vision : tous mes camarades, sans exception, avaient revêtu des habits rouges et blancs – les couleurs nationales. Je ne dérogeai pas à la règle (même s’il est arrivé une année qu’un de mes pantalons vire à l’orange) ; d’ailleurs, pour rien au monde je ne me serais soustrait à cette obligation. Car nous avions été prévenus : tout contrevenant se verrait renvoyer chez lui par le très pointilleux Directeur de l’école, Frère Dumont ; quiconque portait du jaune, du rose, du bleu ou du noir serait voué aux gémonies jusqu’à la fin des temps et tant pis si d’imprévoyantes mamans avaient procédé à l’habillement. Je me souviens d’une Sophie qui était rentrée chez elle plus tôt que prévu, les larmes aux yeux. D’autres camarades, en revanche, en accoutrements bariolés, l’avaient manifestement fait exprès : ils s’en retournaient l’air guilleret, heureux d’échapper au funeste sort qui nous attendait tous.

Ils n’allaient pas rigoler longtemps, cependant. Le Frère Dumont qui était craint de tous les élèves pour son extrême sévérité, ne manquerait de les punir dès le lendemain, le nom des fautifs ayant été soigneusement enregistré dans sa mémoire. La méchanceté du Directeur dépassait de loin celle des pires garnements de ma classe. Mais j’avais remarqué autre chose, un détail bien particulier de sa physionomie qui ne laissait aucun doute quant à ses mauvaises intentions : de tous les personnages qui composaient le tableau de mon quotidien, il était celui qui arborait les yeux les plus minuscules, des yeux infiniment perçants qui cherchaient sans cesse à vous ausculter, à pénétrer et remuer votre intérieur et qui lui donnaient un regard cruel et pervers. Une fois parvenu à ses fins, lorsque nos pensées les plus tourmentées avaient été interceptées, il faisait payer assez chèrement le moindre écart au règlement de l’école, par une gifle de haute voltige la plupart du temps. J’en ai moi-même reçu quatre de sa main droite tout au long de ma carrière dans cet établissement.

La première était peut-être méritée : je n’avais pas fait mes devoirs durant trois jours d’affilée, sous le fallacieux prétexte que mes soeurs ne cessaient de se disputer. À cause de leurs cris, de leurs vas et viens incessants dans ma chambre où elles requéraient ma justice et en dépit des interventions répétées de mes parents pour me préserver d’elles, les conditions n’étaient plus réunies, selon moi, dans l’appartement familial, pour que je me concentre sur mon travail scolaire ; excuse que je pensais être à ce point recevable que la volée au moment de s’écraser sur ma joue me frappa davantage par son incongruité que par la force qu’on y avait mis.

L’année suivante, quelques jours seulement avant le début de l’été et sous un soleil de plomb, j’étalai un amas de chewing-gums sur les cheveux d’une camarade qui certes avait sollicité mon concours pour réaliser cette délicate opération (qui en cas de réussite forcerait sa mère à lui autoriser les cheveux cours) mais ainsi que je devais l’apprendre plus tard, cela ne retirait rien à ma responsabilité dans cette affaire. Le Directeur interpella la petite Jeanne dans un coin de la cour de récréation, sans doute intrigué par la présence d’une forme étrangère sur le haut de son crâne ; il reconnut au toucher la nature de la chose, interrogea l’élève sur l’identité du délinquant mais devant son mutisme mena une petite enquête auprès de plusieurs témoins afin de remonter la filière. C’est ainsi que je fus démasqué en l’espace de quelques minutes.

Dans son bureau, à peine le Frère Dumont m’avait-il fait asseoir sur la sellette que j’eus droit à une sévère mise en garde. Ce n’était pas tant le fait d’avoir abîmé de façon irréversible la chevelure d’un camarade qui m’était reproché que l’inconséquence de mon acte, le choix imprudent de ma proie. Ainsi que me le rappelait Dumont, le père de la fillette occupait le poste de « Chef de la police » ce que je n’aurais normalement pas dû ignorer tant l’école dans son ensemble avait été informée de cette position haut placée par Jeanne en personne, fière et orgueilleuse du pouvoir attachée à la fonction et très consciente de l’impression que pouvait produire sur nous toute forme d’autorité.

Durant mes années de collège, cependant, grâce à une indiscrétion, je sus que Monsieur Fournot s’était retiré de la police depuis longtemps et qu’il n’avait jamais été qu’un vulgaire agent de la circulation tout au long de son parcours professionnel chez les forces de l’ordre monégasques. Je ne sais si le Frère Dumont était l’instigateur de la duperie ou bien s’il en avait été le complice dans le dessein évident de calmer nos ardeurs et nous tenir à distance, par la peur, de toutes les bêtises pour lesquelles nous avions des dispositions naturelles. Toujours est-il que j’eus droit à une seconde gifle comme récompense de mon forfait.

J’en viens à l’acte suivant, le plus grave de tous en apparence. L’atterrissage d’un ballon de football en cuir sur la face de Dumont me fut injustement reproché par la victime elle-même, laquelle au moment de rouvrir les yeux dirigeait malencontreusement son regard dans ma direction. Une troisième reprise, bien plus violente que les précédentes, s’abattit presque instantanément sur mon visage ; claque qui restera dans ma mémoire jusqu’à ma mort et peut-être même au-delà si je devais en perpétuer le douloureux souvenir auprès de ma descendance.

La quatrième et dernière gifle me fut distribuée dans la foulée – nul doute que la précédente en aggravant mon cas dans l’esprit de l’ecclésiaste avait scellé mon sort. Je n’avais pourtant, une fois encore, rien fait de mal ; aucun geste, aucune parole répréhensible ne pouvait m’être imputé. Seulement, ce jour-là, je ramenai à l’école un billet de banque de 200 francs offert par ma grand-mère en récompense de mes bons résultats scolaires. Je venais de terminer le trimestre au rang si envié de premier de la classe, non pas tant en raison de mes excellentes notes que d’un improbable retournement de situation : le récipiendaire légitime avait été écarté des honneurs à mon profit, du fait de son indiscipline. Et, pour le narguer, je voulais lui mettre sous le nez cet imprimé dont l’odeur n’allait pas manquer de l’allécher.

Alors, au moment de sortir de ma poche le billet de banque – en pleine cour de récréation et en toute fin de journée, juste avant que chacun rentre chez soi – une main l’intercepta subrepticement tandis qu’une autre m’infligea une terrible punition. Ainsi que me le rappela très fermement le Frère Dumont, l’argent était interdit dans l’enceinte de l’établissement. Sans doute avait-il échappé à notre Directeur que le casino de Monaco, situé à une centaine de mètres tout au plus de l’école Saint-Charles, regorgeait de machines à sous avalant chaque jour des fortunes considérables.

Je ne revis jamais la trace de mon argent de poche malgré mon insistance pour le récupérer ; et je compris assez vite quelle était la raison de cette confiscation. Un samedi soir, à peine quelques semaines plus tard, un homme barbu, vêtu d’un smoking, portant un haut-de-forme et des lunettes de soleil, fut déposé par un taxi devant une entrée de service du casino, et croisa la route de mes parents avec lesquels j’étais parti en promenade en direction des jardins qui surplombent la mer à l’avant de l’Opéra (et qui servaient autrefois de base pour le tir au pigeon). En m’apercevant, l’homme à l’allure si énigmatique reçut une sorte de décharge électrique qui parcourut son corps en quelques secondes – symptôme évident d’une gêne à me voir là. Puis, au moment de descendre quelques marches d’escaliers, ce curieux personnage trébucha et si par miracle il ne se retrouva pas à terre, ses lunettes ainsi que son chapeau échouèrent sur le sol.

Mon père se précipita pour aider le malheureux à rassembler ses affaires ; quand bien même celui-ci camouflait son visage grâce au haut-de-forme, je reconnus tout de suite à quelques indices la figure du Frère Dumont. Ma mère, également, qui l’avait déjà rencontré – et l’appréciait beaucoup pour d’impénétrables raisons. Peut-être au fond était-elle sensible à la peur et du coup au respect qu’il m’inspirait. « Comment, c’est vous ? Frère Dumont ? » Et le franciscain, après avoir retrouvé ses esprits : « Non, ça n’est pas moi, enfin, oui c’est moi…mais je suis ici incognito”. Puis, trouvant un prétexte à sa présence et son accoutrement : « je…je crois qu’un des Frères de l’école joue au casino : Frère Gabriel. Ne le dîtes à personne. Je…je veux le surprendre. »

Ma mère poussa des cris d’orfraie, encouragea le Directeur dans sa quête et finalement avala ce mensonge avec une facilité déconcertante alors que je devais mener de hautes luttes pour lui faire admettre des vérités. De nous deux, pourtant, Dumont était sans conteste le plus malfaisant. Je n’eus aucun mal à me faire confirmer, le lundi suivant, par plusieurs camarades de classe que, d’une part, aucun Frère Gabriel n’était répertorié parmi le corps enseignant et que, d’autre part, le Directeur avait pour habitude de ne jamais rendre l’argent qu’il soustrayait aux élèves, en recourant chaque fois au même stratagème. Sans doute jouait-il au casino le produit de ses menus larcins, sa maigre paye ne lui laissant pas de quoi miser à la roulette ou au poker. Depuis plusieurs générations, chez les Monégasques, le vice du jeu se transmet de père en fils et Dumont en était pétri jusqu’à l’os, au point de racketter des enfants dont il avait d’une certaine manière la charge. Cette conclusion à laquelle nous étions parvenus en accumulant et combinant les témoignages, finît de réduire à néant sa popularité dans l’établissement.

***

En tout et pour tout, je reçus quatre gifles si je ne m’abuse, un score en définitive peu élevé. Un de mes camarades qui s’était fait soutirer plusieurs centaines de francs, se spécialisa dans l’art de nuire au Frère Dumont et de recevoir en retour ses raclées. Il s’amusait à les collectionner comme d’autres enfants amassent les petites voitures, les billes ou les élastiques ; non, lui accumulait les gifles et se vantait chaque jour de pouvoir battre son propre record et crever de nouveaux plafonds. Pour ce faire, il faisait exprès d’arriver en retard, de soulever les jupes des filles durant les récréations, de frapper certains de nos ennemis jurés disséminés un peu partout dans les autres classes, de dessiner sur les murs au feutre indélébile juste après que Madame Mullot les eut javellisés, ou encore de tirer la langue au Frère en personne ou bien à l’un de ses collègues. A chaque fois, inévitablement, il finissait chez le Directeur qui dans le secret de son bureau, s’empressait d’administrer sa gifle au jeune garçon après un énième sermon qui avait autant d’effet sur lui que la propagande communiste dans l’esprit du Prince Rainier.

Le garçon en question retournait en classe, la marque d’une main sur la joue mais le sourire au coin des lèvres et l’air fier et satisfait, auréolé qu’il était de son énième victoire sur lui-même et sur le Frère. Celui-ci, bien entendu, ignora tout de l’étrange machination dont il était l’objet et, d’ailleurs, il valait mieux qu’il en soit ainsi.

Très vite, toute l’école se mit à suivre les exploits de mon camarade et certains s’essayèrent à l’imiter pour, du moins, dépasser le record, sinon l’approcher. C’est alors qu’on assista à une explosion des atteintes au règlement dans l’établissement qui ne devait rien à l’émergence des jeux vidéos ou au développement de la violence à la télévision ainsi que le croyaient les dignitaires de l’Education Nationale. Non. Ce phénomène de petite délinquance relevait du frêle Grégory Moussu. Et en dépit d’une longue série d’incartades, d’offenses, d’insultes, de déprédations, nul ne put jamais contester sa primauté.

Avec le temps, je me suis un peu détaché de cette histoire et ignore si les actuels élèves de l’école Saint-Charles partagent encore ce genre de divertissement, d’autant que le Frère Dumont, s’il n’a pas rendu l’âme au Seigneur, a pris sa retraite depuis longtemps. Quant au pauvre Grégory Moussu, je me souviens qu’il redoubla la sixième et vécut très mal le passage au collège, qui sonna en quelque sorte pour lui comme une mise à la retraite forcée ; il fut contraint de s’arrêter au nombre impressionnant de 82 gifles, en ayant comme beaucoup d’artistes emportés par les événements, la sensation d’une œuvre inachevée.

Charles Comman





Monaco – Chantons l’hymne national

8 06 2009

Je n’ai jamais aimé la date (butoire) du 19 novembre. Pour une raison bien précise. Elle symbolise pour moi un cycle d’événements particulièrement humiliants qui s’est réenclenché chaque année, uniquement ce jour-là, jusqu’à l’âge de mes 18 ans. Ensuite, grâce à un improbable sursaut psychologique – et avec le précieux soutien de mon analyste, je suis parvenu à me libérer de l’emprise qu’avait sur moi cette espèce de chose, de monstre dont je dois maintenant parler.

Le 19 novembre, jour de la Saint Rainier, Monaco célèbre sa fête nationale. A priori, rien de bien angoissant. Aucun fait ou élément troublant susceptible de déstabiliser un individu derrière cette simple revendication de joie et d’allégresse collectives. On pourrait même trouver dans cette innocente manifestation des possibilités infinies de réjouissance. Seulement, dans mon cas, cette journée s’apparente ou plutôt s’apparentait à un chemin de croix avec enchaînement de supplices tout au long de la matinée et de l’après-midi, jusqu’à une impitoyable épreuve finale vécue comme une extermination, à la tombée de la nuit.

En réalité, la punition commençait en amont du mois de novembre. Dans une salle de classe de l’école Saint-Charles, Madame Maggi, vénérable professeur de monégasque qui s’échinait à nous apprendre la langue du pays (avec quelques difficultés, il faut bien le reconnaître, tant la maîtrise de ce dialecte subtil nécessitait efforts et concentration de la part des élèves), après avoir évoqué en long et en large « les traditions locales et leurs résurgences » en octobre, consacrait exclusivement les quinze premiers jours du onzième mois de l’année à l’apprentissage ou à la revisitation de l’hymne national. C’est tout le temps qu’il nous fallait pour venir à bout de l’ouvrage.

Je ne m’étendrai pas trop sur les multiples écueils et obstacles inhérents à ce parcours du combattant – ne voulant pas me replonger dans ces souvenirs macabres, mais je dirai en quelques mots, résumant bien l’affaire, je crois, que jamais de mémoire d’homme un châtiment plus cruel ne fut administré à des enfants.

L’hymne, lorsque vous l’écoutez et a fortiori quand vous le chantez, quand vous en êtes imprégnés, se révèle d’une incroyable lourdeur, exactement à l’image de l’endroit, de ces immeubles et maisons dont les façades sont constellés de dorures et  d’ornementations ; à Monaco, certains bâtiments ressemblent à s’y méprendre à des gâteaux, des pièces montées de chocolat ou de pâte d’amande, des friandises appétissantes qui resteraient certainement en travers de l’estomac si jamais on les avalait. Et bien c’est exactement la sensation qui nous prenait, dès le début de l’exercice, avant même d’en arriver au couplet : des brûlures dans le ventre, une congestion, un rejet pur et simple de la chose et pour tout dire : un dégoût. Bizarrement, nous ressentions tous les mêmes symptômes et pareils à des galériens dont le sort est scellé, nous nous mettions à la tâche dans un esprit de solidarité pour en finir au plus vite.

Quelques vaines tentatives nous avaient convaincu qu’il n’y avait plus rien à faire, que les dés étaient jetés. Nous avions beau protester auprès de Madame Maggi, la prendre par les sentiments, lui dire combien cet apprentissage nous répugnait, tenter de renverser le cours des événements par des cris sauvages, des appels à la rébellion, rien n’y faisait : notre geôlière reprenait systématiquement le contrôle des opérations grâce à son art de l’autorité, auquel je me dois aujourd’hui de rendre un hommage appuyé.

Je me souviens précisément d’une fois où j’avais moi-même lancé un mouvement de contestation, au moment le plus opportun, alors que la tension était à son comble (la veille du 19 novembre) ; Madame Maggi, reconnaissant en moi le leader de l’insurrection parmi tous les fauteurs de trouble – à l’aide de son instinct hors du commun, hurla tout d’un coup mon nom dans la salle de classe : « Elève Charles ! Venez ici  ! »

Non seulement je me levais, immédiatement cela va sans dire ne voulant pas risquer une seconde admonestation, mais je marchais – péniblement, tenant à peine sur mes pattes –  tel un robot guidé à distance et en direction de son impressionnant bureau, devant lequel je devais recevoir la plus intraitable des punitions : écrire pour le lendemain, 19 fois, l’hymne national.

Par le passé,  j’étais déjà rentré dépité de l’école, par exemple la fois où un inconnu m’avait volé ma trousse magique qui clignotait en s’ouvrant et dont j’étais le seul détenteur officiel en principauté ; ou bien cette autre fois quand un camarade m’avait donné un mauvais coup dans le dos pour se venger d’une insulte que je lui avais malencontreusement lancé et ne pouvant plus supporter ma douleur ni le poids de mon cartable, j’avais laissé celui-ci quelque part en chemin afin de me délester de toute charge superflue. Bien entendu, on ne retrouva jamais la trace de cette sacoche, ce qui émut jusqu’aux plus hautes instances de l’école. Une autre fois, je rentrais chez moi dans des conditions encore plus insupportables, dans une voiture certes, raccompagné par mon père, mais avec un sentiment de honte qu’encore aujourd’hui, en repensant à ce désastre, je ne peux m’empêcher de ressentir ; au milieu de l’après-midi, me trouvant mal en point, ma maîtresse d’alors, Martine si je ne m’abuse, m’envoya chez l’infirmière, une gentille femme dont j’ai oublié le nom. Et bien, je la revois encore, cette innocente personne, se pencher sur moi, m’ausculter le ventre à la recherche d’une souffrance, d’un trouble quelconque, et recevoir en pleine figure des restes de mon déjeuner. Etrangement, elle n’eut aucun mal à diagnostiquer dans la foulée une gastro-entérite aiguë. Qu’elle veuille bien, avec quelques années de recul, si jamais par le plus grand des hasards elle tombe sur ces lignes, excuser une maladresse toute enfantine.

Aucun de ces sinistres retours, cependant, ne me valut autant de pessimisme, de chagrin, de douleur que celui de ce fameux soir où du Boulevard des Moulins jusqu’à l’avenue Princesse Grâce, je réalisai que je ne pourrais décidément pas y échapper, en réchapper : je devrais quoi qu’il arrive, revenir le lendemain avec mes 19 copies de l’hymne national, écrites de ma propre main. Car en plus d’une autorité naturelle, Madame Maggi était douée d’une autre faculté : la graphologie ou plutôt l’expertise en écriture ; son sens inné de cette technique (qui vise à attribuer un écrit manuscrit à son scripteur) faisait mouche à chaque fois, de sorte que les faussaires – légions dans notre classe, étaient systématiquement démasqués. J’avais moi-même fait les frais de ses investigations à plusieurs reprises et ne voulais pas réitérer ce genre d’exploit, vu l’énorme passif que j’avais déjà accumulé dans son esprit.

Par conséquent, l’affaire semblait entendue : je n’avais pas d’autre choix que de passer ma soirée à copier des lignes entières d’hymne national monégasque.

Seulement, un miracle parfois survient dans les moments les plus désespérés et cette histoire me démontre qu’il ne faut jamais perdre de vue cette idée. Mes sœurs d’habitude si indifférentes à mon sort, se prirent tout d’un coup de pitié pour moi, sous je ne sais quel prétexte. Peut-être compatissait-elle sincèrement. A moins que leur inclination relevait de motifs moins avouables. De toute façon, elles eurent tôt fait de m’éclaircir à ce sujet – et tout porte à croire que malgré leur jeune âge, la société avait déjà perverti la nature de ces deux petits êtres. Car en échange de la rédaction de quinze copies et de l’imitation de mon écriture sous ma supervision, je devais leur accorder le droit de propriété absolu sur une collection de trains électriques – pour laquelle elles m’avaient fait part de leur convoitise à de multiples reprises par le passé.

Madame Maggi, pour une fois, n’y vit que du feu.

(à suivre…)

Charles Comman





Monaco

20 05 2009

Je me lève de mon lit difficilement, car j’ai peu de force en moi. Je suis déprimé par toute une série d’événements qui me bouleversent en même temps qu’ils me bousculent. Au sens premier du terme. Je reçois des coups de pied au cul et même dans la figure, en veux-tu en voilà, et cette bastonnade recommence tous les jours, depuis des semaines ; j’en porte des marques sur ma peau – même si on ne les voit pas – et des blessures pas encore cicatrisées dans ma tête, même si je n’en dis rien. Je suis renfermé. À fleur de peau. Je n’ai pas une fois dans ma vie, jusqu’alors, gardé le silence si longtemps. Je ne me suis jamais autant recroquevillé sur moi-même ; au point de me méfier de ma propre voix, celle qui déclame des vérités, qui me dicte une conduite à tenir, une logique à suivre au jour le jour.

Je me lève malgré tout parce qu’on m’a dit que c’était comme ça, qu’il fallait se lever, encore ce matin, là, tout à l’heure, pour aller au lycée, étudier, et de toute manière, je n’ai plus guère de volonté, je fais ce qu’on me dit, je m’exécute même si la demande m’est adressée du bout des lèvres. Il suffit que je reçoive une remarque ou une recommandation, de ma mère par exemple ou du chauffeur de bus ou bien du professeur de français, pour que j’obéisse et que j’applique à la lettre les préceptes qu’on me sert.

Le réveil a sonné il y a dix minutes ; il sonne encore sans doute ; de dessous le matelas où je l’ai caché pour diminuer l’intensité de la sirène. Mais j’ai besoin de temps. Le lever dure maintenant plus que de coutume, plus que de raison. Il s’éternise. Il me faut mobiliser une énergie folle pour réussir cet incroyable tour de passe-passe : m’adosser en tenant sur mes bras et mes mains, me mettre en position assise, mouvoir mes jambes, les sortir du lit, poser les pieds par terre, m’appuyer dessus et tout en me propulsant par les mains, lever la totalité de mon corps pour me retrouver enfin debout. Oui, cette opération quotidienne, en apparence anodine, exige de ma part un effort surhumain, désormais.

Je marche dans ma chambre ou plutôt dans le réduit où l’on a remisé mon lit (je partage cette pièce avec mon petit frère de deux ans à peine, qui ne réalise rien, qui peut-être par chance aura tout oublié, ne retiendra aucun souvenir de cette période, n’en subira pas les conséquences une fois parvenu à l’adolescence). Dans la salle de bains, ma mère se lave ; dans sa chambre, ma sœur aînée se vêt, et dans le salon, mon frère prend son petit-déjeuner, devant la télévision et sous la surveillance de ma sœur cadette, quelque part, sur la table basse ou la table à manger ou bien directement sur le canapé. Moi, j’enfile un peignoir, j’avance.

Et là, arrêt brusque de la mise en train pour chacun d’entre nous.

Retentit tout d’un coup ce petit cri métallique si familier; un, deux, trois coups; la sonnerie du téléphone qui rompt le silence pesant du petit appartement, la torpeur de cette vie familiale, qui accélère brutalement mon rythme cardiaque, fait sortir précipitamment ma mère de la baignoire et accourir ma sœur de sa chambre. Un, deux, trois coups. Nous allons nous retrouver dans l’entrée. Entrée qui dans cet appartement devrait s’appeler sortie car son aspect peu ragoûtant n’incite pas à autre chose qu’à la fuite. Tous. Nous rejoignons ce point de ralliement. Plus que quelques secondes. Un, deux, trois coups.

Charles Comman/Otto Lustig





Au matin, le départ

24 04 2009

Tu pars à ton travail en transports en commun aujourd’hui car il pleut fort. Tu entres dans la station Havre-Caumartin et te retrouves comme chaque fois au milieu d’une multitude de travailleurs, d’anonymes marchant dans tous les sens et toutes les directions, dans cet immense hall central (aux multiples ramifications et subdivisions) plongé dans un désordre comparable à celui d’une fourmilière.

Accompagné par une symphonie de battements au rythme militaire, tu avances dans un long couloir blanc interminable (couvert de publicités cependant) parmi une file organisée avec précision, où tous les pas sont réglés exactement à la même allure. Tu te fonds dans la foule, dans le décor. Et arrivé au bout, tu prends un escalator qui te conduit automatiquement deux étages plus bas.

« J’espère que je n’arriverai pas en retard. »

Tu attends le RER A contre un mur de céramiques, en même temps que plusieurs centaines de voyageurs. Le quai a beau être long et large à la fois, il n’en est pas moins bondé. En fait, il est pris d’assaut au point que ton espace vital est réduit à la portion congrue. Juste quelques centimètres carré pour te poser. A peine de quoi respirer et souffler. Mais tu prends sur toi pour ne pas te plaindre et augmenter en retour cette pression et cette sensation d’angoisse qui t’assaillent parfois dans des situations d’enfermement. Après tout, ces désagréments sont le prix à payer pour te rendre à l’entreprise.

Justement, « l’Entreprise a-t-elle conscience des sacrifices auxquels je consens ? »

Tout d’un coup, une voix automatique que tu entends tous les jours depuis des années, annonce un train en direction de La Défense : «… le départ est prévu à 8 heures 32. Eloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plait ! » Effectivement, à l’heure indiquée, un RER quasi complet, bourré à craquer, entre en gare mais lentement, au ralenti, pour éviter tout incident.

« Pas trop tôt ! »

Pendant ce temps, par les côtés et l’arrière en afflux constants, des flots de voyageurs continuent de se déverser sur le quai comme si un mécanisme, une ligne de production venait les déposer là. Et ton espace se rétrécit en proportion. Maintenant, des individus s’agglutinent à toi, touchent tes vêtements, te pressent : impossible d’opérer le moindre mouvement de bras ou de jambes. Tu dois rester droit comme un « i », quasiment immobile jusqu’à la prochaine rotation. En fait, tout le monde se retrouve contraint de la sorte.

« J’aurais préféré rester dans mon lit. »

Des voyageurs qui patientaient sur le bord parviennent à monter dans le train, d’où un gain de place instantané sur le quai. Tu peux avancer à présent ou en tout cas te laisser porter vers le front par la foule – qui reprend automatiquement possession de tout l’espace abandonné à l’avant, par jeu de vases communicants. L’embellie n’aura duré que quelques minutes à peine. Et le train se remplit à ras bords dans la confusion générale : des gens se battent pour entrer dedans en poussant l’amas de corps, en se jetant dans le tas avant que les portes ne se referment.

Une fois que le système de verrouillage automatique s’est enclenché, la pression se relâche à l’intérieur des wagons et les visages se retrouvent écrasés contre les vitres. Mais tu ne ressens pas de pitié pour eux. Car après tout, c’est le lot commun de tous les voyageurs.

« Pourvu que je n’arrive pas en retard. »

Le train part. Il faut attendre le prochain maintenant et surtout garder sa position coûte que coûte malgré la tension. Tu es placé à un mètre du bord, à peu près au milieu du quai si l’on se base sur la longueur. Pour t’occuper, tu fixes la nuque de la personne placée devant – ou quelques-uns de ses cheveux que tu suis de bout en bout – ou bien tu renifles les odeurs qu’elle dégage afin de les identifier. A certains moments, tu ne penses à rien du tout comme si ton activité cérébrale s’arrêtait nette. Là, par exemple, aucune pensée ne traverse ton esprit. Tu attends simplement de monter dans un train pour rejoindre enfin la Tour Orion et commencer ta journée.

« ça devient long… »

Du fond du tunnel, une autre rame déboule mais à toute allure cette fois-ci. Le conducteur doit être pressé ou bien ivre, ou alors complètement inconscient ! Car à cause de la bousculade générale, des personnes pourraient très bien tomber dans la fosse juste avant le passage du train. Et si la rame roule trop vite, il n’y a aucune chance pour l’accidenté de s’en sortir.

Tu as déjà vu quelqu’un se faire écraser un matin, comme ça, sous tes yeux ; il y a trois mois à peine, une jeune femme bien apprêtée, manager sans doute, qui se rendait à son travail et qui en deux secondes, en un claquement de doigts seulement avait été coupée en trois morceaux par cette effrayante machine, ces roues. Toi, tu en avais été quitte pour une heure de retard.

« J’espère qu’il y aura de la place… »

Le train s’immobilise de telle façon qu’une porte s’ouvre juste devant toi ; au moins, tu n’auras pas à attendre davantage sur le quai. Mais le revers de la médaille, c’est qu’une foule déchaînée s’engouffre dans le trou béant et qu’en même temps, tu es projeté à l’intérieur du wagon. Un peu comme une boule de flipper. Et c’est dans ce genre de moment que tu aurais envie de commettre un meurtre ou plutôt un massacre, de les mitrailler tous un par un, une balle dans le crâne, sans regret ni remords afin qu’on te laisse passer et qu’on respecte un peu ton espace vital.

D’autant plus qu’après, tu perds toute faculté de contrôle en étant pris dans la masse, englouti. Toi et les autres voyageurs, vous vous retrouvez encastrés les uns dans les autres, pareils à des carcasses de voiture broyées et recomposées par une puissante machine. Corps contre corps et visage contre visage dans une chaleur accablante, tu arriveras tout en sueur à l’entreprise.

Otto Lustig





Supernova

19 04 2009

Relevé n° 7945 des événements marquants de la journée de Léo.

A 8 heures 16, Léo s’est levé sans difficulté, quelques minutes seulement après avoir ouvert les yeux une première fois. Il s’est douché et habillé avec les vêtements d’usage dans la salle de bain, et, dans la cuisine, a pris entre 8 heures 43 et 9 heures 02 son petit-déjeuner, composé d’un café au lait, d’un jus d’orange, d’un croissant et d’une pomme. Puis Léo s’est installé sur une chaise longue au bout de la terrasse Est, d’où il a profité d’un agréable soleil matinal. Au centre du Territoire du Nord, la température atteignait 22°c à l’ombre et l’horizon était parfaitement dégagé selon le relevé de 11 heures de la Météo nationale.

Après un moment d’assoupissement et de contemplation, Léo a ouvert un nouveau livre réservé la veille par ordinateur à la bibliothèque du BSI, « Connaissances de l’infini » du Professeur Howard Hugues. Il a lu cet ouvrage (recommandé par ses parrains) avec beaucoup d’attention et ne s’en est détourné que pour aller aux toilettes, à 11 heures 34, ou boire un thé à la menthe en plusieurs gorgées. Un fond de tasse froid et amer l’a amené à reposer la soucoupe sur le sol ; et celle-ci n’ayant plus été bougée de position de toute la journée, peut-être Léo la découvrira-t-il demain, au hasard de ses allées et venues.

Après la fermeture du livre à la fin du chapitre III – page 112, Léo s’est levé pour rejoindre le bureau du premier étage en suivant l’itinéraire le plus long, avec un détour par le salon et la salle à manger alors qu’un couloir mène directement à l’escalier. Une éventuelle réitération de cette décision irrationnelle les jours prochains jetterait le doute sur sa capacité de logique et son inclination à l’efficacité (avertissement de niveau 1 déjà formulé dans les relevés 5 771, 7 300, 7 387 et 7 844).

En montant l’escalier, Léo a trébuché sur la douzième marche et ne s’en est sorti qu’au prix d’un improbable mouvement de bras, en l’allongeant de tout son long et en attrapant la rampe de justesse. Suite à cet incident – heureusement sans gravité, il a pris soin d’inspecter le tapis ainsi que la barre d’accroche, laquelle, justement, tenait mal. Il a suffi d’un coup de pied assez sec pour que le clou s’enfonce à nouveau dans le bois.

À midi pile, Léo a tiré les rideaux et allumé la grande lampe située à droite, au fond du bureau. Là, une fois confortablement assis, il a poursuivi l’écriture de ses mémoires sur un des cahiers fournis par le BSI, au vu et au su des observateurs du Bureau. Aujourd’hui comme les jours précédents, Léo n’a pas semblé gêné par le récit de son intimité ou l’exploration de son subconscient devant les caméras. Par cette attitude relâchée et affranchie, Léo prouve une fois encore l’innocuité de ses sentiments et sa confiance absolue en ses parrains. D’ailleurs, dans son journal, il fait mantes fois référence à ses relations privilégiées avec le personnel du BSI et à son sort, finalement très enviable.

Cependant, exception notable, l’inspiration semble lui avoir quelque peu manqué ce jour. Léo a écrit assez lentement (8,9 mots par minute) et raturé sans cesse, de sorte qu’il n’a pu venir à bout du second chapitre, en dépit de sa brièveté prévisible. Ce blocage ne devrait pas, normalement, prêter à conséquence ; des obstacles de cette nature l’ont déjà ralenti par le passé et, chaque fois, il a su les surmonter grâce à un sursaut de concentration.

A 13 heures 10, Léo est sorti de la maison pour rejoindre à pied la grille d’entrée. Après un kilomètre de marche, il a pu récupérer son déjeuner et son dîner dans la boîte de transmission – tout en laissant sciemment de côté une boisson, en l’occurrence un jus d’orange. Ces revirements se multipliant depuis une semaine (trois refus en l’espace de sept jours), il est préconisé de repenser les menus en concertation avec Léo (recommandation de niveau 2 déjà formulée dans les relevés 3 877, 3 901, 5 689, 6 112, 7 663).

Une fois de retour dans la maison, Léo a fait réchauffer son entrée (une tourte) ainsi que son plat principal (un mélange de pâtes et de légumes) dans le four à micro-onde de la cuisine. Puis il s’est installé à table dans la salle à manger, sur sa chaise habituelle, la plus haute et la plus majestueuse d’entre toutes (indice supplémentaire de son exigence et de son penchant à la domination). Comme à l’accoutumée, il a dégusté son repas en écoutant la sonate n°8 de Beethoven.

Otto Lustig





Supernova

17 04 2009

Je m’appelle Léo. Simplement Léo. On ne m’a pas attribué de patronyme sans doute parce que je n’ai pas de famille, ni père, ni mère, ni frères ou soeurs. En somme, mon histoire se résume à ma seule naissance. J’ai vu le jour à Swindon, une ville de moyenne importance située quelque part entre Londres et Bristol, dans le Wiltshire, comté du sud-ouest de l’Angleterre. Swindon abrite plus de 100 000 habitants (300 000 en comprenant l’agglomération) et doit sa réputation à la présence sur son territoire d’une antenne du BSI et d’usines automobiles de plusieurs multinationales. Pour le reste, il n’y a rien à en dire car cette ville ne compte aucun musée, mémorial ou monument à visiter si ce n’est un intrigant carrefour de cinq voies situé dans les faubourgs et débouchant sur cinq minuscules ronds-points.

Je n’en sais pas davantage sur Swindon car jamais en dix-huit ans de présence, je n’ai eu l’occasion de sortir de chez moi pour découvrir, par exemple, les murs, les maisons, les routes, le climat, la population. Non, j’ai dû me contenter de photographies sur papier glacé ou bien de descriptions glissées à la va-vite dans le creux de mon oreille par des visiteurs ayant accès à l’extérieur. Et encore, j’ai dû chaque fois insister pour glaner des informations comme si quelqu’un avait recommandé de me ménager, de ne rien me dire.

De mon point de vue ou plutôt de ma position, l’extérieur correspondait aux bâtiments, aux terrains, à tout l’espace (assez vaste d’ailleurs) compris en dehors des limites du BSI. Je suis né un 1er mai dans un laboratoire de cette agence, d’un père et d’une mère inconnue, par fécondation in vitro (d’après ce qui est indiqué sur une fiche que l’on m’a permis de consulter l’année dernière, la veille de mon transfert vers l’Australie).

Aucune nationalité ne m’a été attribuée bien que j’ai été conçu sur le sol britannique. Mes parrains me considèrent comme un être international et je dois dire que cette idée me plait assez. J’appartiens en quelque sorte à tous les continents et pays participant au financement du programme Supernova. Dans nos cages, mes congénères et moi-même avons maintes fois discuté de cet avantage particulier conféré par notre statut, de la faculté que nous avions de voyager par delà les mers et les océans, sans restriction d’aucune sorte – hormis le fait que le BSI ne nous laisserait jamais sortir.

Otto Lustig





Rectification

24 03 2009

« Rectification : Le Président de la République aurait quitté l’Elysée par hélicoptère depuis les jardins de la résidence mais sans son épouse dont on reste pour l’instant sans nouvelle. »





Information exclusive

18 03 2009

« Information exclusive : Le Président de la République et son épouse ont quitté Paris précipitamment suite à une attaque perpétrée par plusieurs cannibales à l’intérieur même de l’Elysée. »

Otto Lustig